La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Graves et romanée-conti
| 27 Juil 2022
Norma de Vicenzo Bellini. Direction musicale: Riccardo Minasi. Norma: Karine Deshayes © Vincent Beaume - Festival d'Aix-en-Provence 2022

Norma de Vicenzo Bellini. Direction musicale: Riccardo Minasi. Norma: Karine Deshayes © Vincent Beaume – Festival d’Aix-en-Provence 2022

Le public de Norma, ce soir du 18 juillet, n’était pas là pour apprendre à dire non. Mais plutôt pour un oui inconditionnel à Norma, l’opéra, donné pour la première fois à Aix-en-Provence et à la Norma de la très aimée Karine Deshayes: une prise de rôle attendue. C’est ici que les choses se compliquent, du moins en termes de voix.

Dans la tradition du bel canto, le rôle de Norma est réservé à une soprano tandis qu’Aldagisa, celle qui dit non puis oui à Pollione, est une mezzo. La distinction toutefois ne va pas de soi, car les puristes et autres amoureux de la version originale aiment à faire remarquer qu’à l’époque de la création, on ne différenciait pas voix de mezzo et de soprano. D’autres ajouteront que les notes des deux rôles atteignent d’ailleurs les mêmes hauteurs, même si, par l’effet de l’écriture musicale, elles n’y parviennent pas forcément par les mêmes chemins.

Si l’on a suivi jusque-là, on s’avisera que les rôles de Norma et celui d’Adalgisa peuvent être théoriquement tenus par une mezzo ou une soprano. Et puisqu’il ne s’agit pas d’une question de hauteur, le choix dépend de la couleur qu’on veut donner à la voix et donc au personnage.

Si vous ne voyez pas de quoi je parle, essayez de confronter mentalement un bordeaux et un bourgogne, disons un pessac-léognan et un côte de nuits. Si vous ne buvez pas, tentez le chocolat ou comparez la mer à Nice et la mer à Marseille, le café bu à Naples et celui qu’on sert à Damas, la douceur d’un melon et celle d’une figue. Une fois que c’est fait, changez de zone cérébrale. Car il s’agit à présent non plus de goût mais de combinatoire élémentaire.

Norma de Vicenzo Bellini. Direction musicale: Riccardo Minasi. Norma: Karine Deshayes. Adalgisa: Amina Edris © Festival d'Aix-en-Provence 2022

Norma de Vicenzo Bellini. Direction musicale: Riccardo Minasi. Norma: Karine Deshayes. Adalgisa: Amina Edris © Vincent Beaume – Festival d’Aix-en-Provence 2022

Quatre possibilités s’offrent pour distribuer le duo féminin de Norma: Norma soprano et Adalgisa mezzo (distribution traditionnelle); Norma et Adalgisa mezzo (ce qui fut le cas, si ma mémoire est bonne, dans le Norma interprété par la grande Bartoli au Théâtre des Champs-Elysées); Norma mezzo-soprano et Adalgisa soprano (rare mais tout à fait concevable), Norma soprano et Adalgisa soprano. Cette dernière configuration était celle offerte à Aix, à cela près que la Deshayes a vu sa voix évoluer et qu’elle fut longtemps mezzo avant de chanter des rôles de soprano, si bien qu’il faudrait écrire que le rôle de Norma ce 18 juillet était chanté par une soprano anciennement mezzo.

Ces subtils distingos ne sont pas aussi vains qu’on pourrait le croire: la voix que l’on préfère dit l’idée qu’on se fait d’une jeune prêtresse prête à dire non pour l’amour d’une druidesses elle-même prête à trahir sa charge (et sa carrière) pour l’amour d’un ennemi. Il faut donc écouter les voix comme on goûte un grand vin avant de l’accorder à un plat, dire si avec la druidesse on préfère un pessac-léognan, un saint-émilion ou pourquoi pas un rioja.

Et, quand on aura dit cela, on n’aura encore rien dit car chaque voix a son cépage, son année et même son jour. Et puis les goûts peuvent changer. Je ne dirai rien des miens en la matière, mais voudrais seulement témoigner de ma dégustation, dont j’assume et partage la subjectivité: ce soir là, le 18 juillet, Karine Deshayes a donné à sa Norma le charme d’un romanée-conti.

Norma de Vicenzo Bellini. Direction musicale: Riccardo Minasi. Norma: Karine Deshayes © Vincent Beaume - Festival d'Aix-en-Provence 2022

Norma de Vicenzo Bellini. Direction musicale: Riccardo Minasi. Norma: Karine Deshayes © Vincent Beaume – Festival d’Aix-en-Provence 2022

L’édition 2022 du festival d’Aix-en-Provence s’est déroulée du 4 au 23 juillet. 

 

1. No(rma) means No 2. Graves et romanée-conti 3. Chassez le naturel, il s’en va en courant 4. Débats lyriques (où le naturel revient au galop) 5. Clichés et contre-clichés (lieu commun)6. Un opéra, c’est une vie

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Dans la même catégorie

Un opéra, c’est une vie

L’opéra, c’est une vie, mais beaucoup plus vivante que notre banale vie, une vie en relief et en je ne sais combien de dimensions: sonore, visuelle, vocale, pneumatique –ça respire–, olfactive – votre voisin s’est parfumé–, tactile – la peau du chanteur dans sa voix, le mur de ce décor…

Clichés et contre-clichés (lieu commun)

Chaque nouvelle édition du festival d’Aix-en-Provence apporte dans son sillage une nouvelle rhétorique de la note d’intention. Cette année, le cliché est à la mode, ou plutôt la chasse aux clichés. Mais que penser des contre-clichés du Moïse et Pharaon de Tobias Kratzer?

Débats lyriques (où le naturel revient au galop)

À l’opéra comme ailleurs, les débats font rage: on se dispute, on s’affronte, on s’écharpe. Et voici que revient sur l’avant-scène la très sérieuse question du black face, qui est une autre manière de parler de nature et d’artifice.

Chassez le naturel, il s’en va en courant

Qui d’autre que Néron peut chanter comme une soprano? Mais alors quand, comment et pourquoi s’est-on avisé qu’en fin de compte les rois, dictateurs et pères cruels devaient chanter très bas comme des barytons, des basses, à l’extrême rigueur, des ténors?

No(rma) means No

Adalgisa (une prêtresse, une Gauloise) dit non à Pollione (un Romain, un ennemi, un salaud ou à peu près). Non, elle ne le suivra pas à Rome. Sauf que Pollione insiste, tellement qu’elle finit par dire oui, ou peut-être. Et de ce oui arraché naît tout un opéra.