Fais dodo, Colas mon p’tit frère

Signes précurseurs de la fin du monde : chaque semaine, l’Apocalypse en cinquante leçons et chansons. Ou peut-être moins si elle survenait plus tôt que prévu.

La perspective de la fin du monde, confirmée par tous les experts joints par toutes les chaînes d’info en continu, fait naître chez les téléspectateurs des sentiments mitigés, souvent désagréables mais radicalement nouveaux. D’abord et avant tout, nous ressentons désormais une forme de proximité avec les autres espèces animales (déjà) disparues : dinosaures, dodos, hommes de Neandertal, dauphins de Chine, crapauds dorés, maîtres de bonneteau, otaries du Japon, tortues géantes de l’île de Pinta, poissonniers parisiens. Adieu frères et sœurs, nous vous pleurerons longtemps ! Jusqu’au moment où nous ne pourrons plus vous pleurer, hélas.

Oui, mais nous, qui nous pleurera ? Qui se souviendra de nous ? Ne faudrait-il pas d’ores et déjà empailler quelques spécimens de la race humaine au cas où des visiteurs d’une autre galaxie viendraient, quelque temps après la catastrophe, à passer par là et chercheraient à satisfaire une curiosité bien naturelle ? Derrière une vitrine ultrarésistante, nous pourrions présenter un échantillon aussi complet que possible de l’humanité, façon muséum d’histoire naturelle : un pygmée, un trader de Wall Street, un conchyliculteur, un éditorialiste de la presse nationale, un chauffeur de VTC, un bouilleur de cru, si bien que l’extraterrestre de passage n’aurait aucun mal à s’imaginer ce que fut Homo sapiens dans toute sa diversité et dans toute sa splendeur. Il faudra exposer ces individus dans leur cadre naturel, un peu comme au défunt Musée des Arts et Traditions populaires, de manière à ce que l’envoyé de la planète Zorglub puisse regarder cela avidement en poussant de petits cris de joie, comme nous regardons aujourd’hui les reconstitutions de dodos abrités dans de jolis dioramas. Alors le Zorglubien se dira : quel dommage, on n’aura même pas eu le temps d’en bouffer un ou deux.

Le dodo avait l’air un peu niais et sa viande était d’un goût médiocre, mais comme cet oiseau était infoutu de voler et que, de surcroît, il était un médiocre coureur à pied, il constituait une proie facile. C’est d’ailleurs pour cela que la race s’est éteinte. Il semblerait – et Wikipédia est d’accord avec nous sur ce point – que le dodo ait disparu avant 1700, soit environ un siècle après la découverte de l’espèce sur l’île Maurice (en 1581). La fricassée de dodo n’aura pas été à la carte très longtemps, c’est idiot. Mais pour le Zorglubien, ce sera encore plus idiot de découvrir l’existence d’Homo sapiens des années ou des siècles après sa disparition : nous aurions eu tant de choses à nous dire, tant de repas à partager. Avec les quelques hannetons et lichens qui auront survécu à la catastrophe terminale, la communication risque d’être terriblement limitée.

C’est pourquoi il faudra veiller à laisser, en sus des humains empaillés, quelques échantillons d’ADN en bon état qui permettront à ces intelligences supérieures de recréer l’homme et la femme, comme nous-mêmes nous tentons aujourd’hui de ressusciter les dodos grâce aux quelques têtes et pattes (pleines de cellules, donc d’ADN) qui subsistent ici et là dans divers musées. Pas sûr que nous parvenions à recréer le dodo, mais gageons que les Zorglubiens, tellement moins empotés que nous, n’auront aucun mal à reproduire l’humain. Ils seront les parents tout puissants des nouveaux Terriens, les dieux qui nous auront permis de renaître. Notez qu’avec une telle généalogie, les mythes et légendes des néo-humains auront du lourd à se mettre sous la dent. Par ailleurs, plus personne ne contestera la PMA.

Quelques années après la disparition du dodo est apparue en France une célèbre comptine dont nous extrayons ici deux passages. Le premier peut être interprété de mille manières, surtout via le prisme analytique, tandis que le second annonce clairement la fin de l’humanité. La sagesse populaire est d’une puissance infinie.

Fais dodo Colas mon p’tit frère,
Fais dodo t’auras du lolo.
Maman est en haut
qui fait du gâteau,
Papa est en bas
qui fait du chocolat.

Fais dodo, Colas mon p’tit frère,
Fais dodo, t’auras du lolo.
Si tu fais dodo,
Maman vient bientôt
Si tu ne dors pas,
Papa s’en ira.

Édouard Launet
Signes précurseurs de la fin du monde