J31 – Internationaux et binationaux

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Étrange notion que celle de trêve internationale. Dans un conflit, une trêve s’établit entre deux nations belligérantes ; au football, la trêve internationale marque au contraire la reprise des hostilités. Mystères antiphrastiques du jargon footballistique, raccourcis du langage par lequel une trêve pour cause de rencontre internationale s’inverse en trêve internationale. Une forme d’hypallage comme un petit-pont fait à la langue : les feintes balle au pied ont leurs équivalents linguistiques.

Ainsi en va-t-il des internationaux. Pendant la guerre civile espagnole –puisque la trêve dénote le champ lexical du martial–, les Internationaux étaient les membres des Brigades internationales, volontaires étrangers qui luttaient aux côtés des Républicains, souvent communistes et internationalistes ; au football, l’international représente au contraire son pays. En apparence, rien de plus associé à la Nation, à la patrie, témoin les polémiques autour du respect de l’hymne et des symboles nationaux. Antithèse ou mystérieuse prémonition de la langue désormais que nombre de joueurs de l’équipe de France bénéficient d’une double nationalité ? Quand le naturalisé français Manuel Valls veut exclure le Franco-algérien Karim Benzema (qui ne chante pas La Marseillaise) de l’équipe de France et déchoir d’autres de leur nationalité, se tissent d’inquiétants liens sémantiques entre sport et politique…

Décidément, les binationaux posent problème. Abandonné cette semaine par François Hollande, le projet de loi sur la déchéance de nationalité du gouvernement Valls avait commencé par les cibler, comme s’ils n’étaient que ces “demi-Français” depuis longtemps objets du mépris de Jean-Marie Le Pen. Par la voix de sa fille, le Front national n’a d’ailleurs de cesse de réclamer la suppression pure et simple de la binationalité. Le débat n’épargne pas le football. En son temps, Laurent Blanc fut accusé de vouloir limiter les binationaux en équipe de France. Plus récemment, l’attaquant des Fennecs Sofiane Fegouhli ravivait le débat en appelant les Franco-algériens à opter pour leur pays d’origine, au nom de l’histoire coloniale. Depuis le débat sur l’identité nationale lancé par l’ex-président Nicolas Sarkozy, la question ne cesse d’agiter la société française, et le football dans son sillage. Seule bonne nouvelle : comme ce malheureux débat, la loi sur la déchéance de nationalité a fini par céder devant la réalité. 

Black blanc beur : en 1998, on a voulu voir dans l’équipe de France championne du monde une illustration de la diversité de la société française, et un succès de son modèle d’intégration. Un signe des temps : l’ère du métissage et de la tolérance. Aujourd’hui, nombre des membres de la sélection nationale ne sont pas seulement issus de l’immigration : ils sont binationaux. Ainsi de N’Golo Kanté (franco-malien), Nabil Fekir (franco-algérien), Hatem Ben Arfa (franco-tunisien), Paul-Georges Ntep (franco-camerounais) et Karim Benzema. A l’étranger, les exemples sont nombreux : Thiago Motta, Diego Costa, David Luiz…

Autre signe des temps. Précurseur comme souvent, le football met en lumière le phénomène binational et participe de son acceptation, dans un climat de stigmatisation. Jean-Marie Le Pen s’interrogeait sur l’attitude des binationaux en cas de guerre : le football propose la trêve internationale. Certains le considèrent comme une continuation symbolique de la guerre, une catharsis de haines frontalières, et l’exaltation d’un patriotisme belliqueux. Le reporter polonais Ryszard Kapuściński baptisa “guerre du football” le conflit entre le Salvador et le Honduras parce qu’un match de qualification pour la Coupe du monde 1970 mit le feu aux poudre entre ces deux pays voisins. Néanmoins, n’oublions pas qu’à ses origines, le football fut interdit par Édouard III, sous prétexte qu’il détournait de la pratique du tir à l’arc, garant de la suprématie militaire anglaise jusqu’à la bataille d’Azincourt.

Pacifiste et internationaliste par nature, le football affirme désormais que l’avenir est à la binationalité, à la trinationalité, et plus encore. Voilà qui tombe bien : par un heureux hasard de la langue, les membres de la sélection nationale s’appellent déjà des internationaux…

Sébastien Rutés
Footbologies