France-Roumanie : l’angoisse de la page blanche

L’équipe qui débute dans une compétition a tout de l’écrivain qui commence un roman. Elle a une histoire à raconter mais ignore laquelle, et surtout comment. Les personnages ne sont encore que des noms, leur fonction reste à déterminer, leur évolution dans le récit : héros ou faire-valoir, bons ou méchants. Tout un matériel auquel il faut donner forme, et comme l’équipe de France face à la Roumanie, l’écrivain tâtonne, hésite, sujet à l’angoisse de la page blanche.

Le match d’ouverture est un incipit. Il donne le ton, non seulement pour les deux adversaires mais aussi pour toute la compétition. On rêve d’une ouverture in medias res, qui place d’emblée le lecteur/spectateur au cœur de l’action, l’emporte page après page jusqu’au dénouement de la finale. Fonction capitale que celle de l’incipit, et la plume de l’écrivain tremble au moment d’écrire les premiers mots d’une histoire qu’il ne conclura peut-être jamais.

Ainsi, l’histoire de l’équipe de France dans l’Euro 2016 aurait-elle pu s’achever dès la quatrième minute du premier match. Une histoire mort-née, une fausse bonne idée, mais Lloris repoussait sur sa ligne la reprise de Stancu sur corner. Incipit dynamique s’il en est, mais pas comme le laissait prévoir l’opposition d’une équipe offensive et d’une autre défensive, sur le papier. Première incertitude du lecteur face à ces fonctions actantielles inversées, d’autant que dix minutes plus tard, suite à un centre de Sagna qu’il ne pouvait reprendre, Griezmann profitait d’une erreur du capitaine Chiriches pour placer sa tête sur le poteau droit de Tatarusanu. Mauvaises relances, contrôles ratés, l’auteur tâtonnait, effaçait, corrigeait, un work in progress sous l’œil d’un lecteur déconcerté par la lecture de ce brouillon tout raturé, au crayon à papier, couvert de flèches comme une ardoise de vestiaire pour inverser les rôles, déplacer les paragraphes. Et de soupçonner que l’auteur s’était lancé dans un projet trop ambitieux, un récit morcelé dont la polyphonie ne révélait que ses incertitudes, certainement pas le récit choral annoncé, précisément construit, bien huilé. À la mi-temps, le constat s’imposait : l’incipit suspensif n’offrait aucune clé, se contentait d’un suspense artificiellement créé par les errements narratifs, et les protagonistes n’étaient pas ceux que la quatrième de couverture annonçait.

Il est parfois des personnages qu’on imagine et qui ne résistent pas à l’expérience du papier. Le passage par l’écrit révèle leurs incohérences, leurs carences, et il faut les repenser, les reconstruire, ajuster leur personnalité et redéfinir leur rôle. Tel personnage secondaire croît dans le récit, tel autre disparaît, dont on voulait faire son héros ; un antagoniste prend sa place, le méchant remplace le bon, le point de vue change. La narration à ses dynamiques propres, qui échappent au contrôle de l’auteur, à toute anticipation. Ainsi des deux stars de l’équipe de France, Griezmann et Pogba : le premier maladroit devant le but, le second sans influence sur le jeu, tous deux finalement remplacés par Coman et Martial. Payet aussi décevait, surtout sur coup de pied arrêté, son point fort. Rien ne se passait comme prévu, l’auteur n’avait d’autre choix que de jeter ses plans, ses synopsis, et s’en remettre à de vieilles ficelles de roman-feuilleton, éculées mais efficaces. D’abord, un but d’Olivier Giroud, un improbable but de l’arrière du crâne sur une sortie inénarrable de Tatarusanu, un but sorti du chapeau de l’auteur, on ne sait comment, un de ces coups de théâtre auxquels le lecteur n’arrive pas à croire, se demande : “non, vraiment, il a osé ?”, tout en y prenant du plaisir. Tour de passe-passe narratif, la solution vient d’un personnage secondaire, la doublure de Karim Benzema, sifflé il y a quelques semaines encore. Le lecteur ne tient pas à la vraisemblance, l’auteur le sait, tous les retournements de situation sont bons pour le tenir en haleine, et le but de Giroud le prend à contre-pied, renverse les attentes, les certitudes, et met en mouvement une intrigue jusqu’alors statique. Désormais, tout peut arriver, et l’auteur qui a cédé aux subterfuges romanesques en rajoute dans le mélodramatique : au contraire de Giroud, Patrice Evra se montre fidèle à sa réputation en provoquant un pénalty sur Stancu. Giroud, Evra : deux personnages aux destins croisés, deux stratégies narratives contraires d’un bout à l’autre du terrain. L’un passe du statut de faire-valoir à celui d’anti-héros, l’autre conforte sa fonction d’antagoniste : le gentil et le méchant.

Comme dans la tragédie, l’équipe de France porte en elle deux principes opposés, les germes de la transcendance et de l’autodestruction : Giroud fait oublier l’affaire Valbuena/Benzema alors qu’Evra rappelle le scandale de Knysna. Elle en devient son propre ennemi : oubliée la Roumanie, la France lutte contre elle-même, contre ses démons, pour sa rédemption. Telle est la fonction d’Evra, dont le lecteur se demandait ce qu’il faisait là. Dès lors, la tension narrative est nouée, les enjeux dramatiques posés et le récit lancé. Ne reste plus qu’à incarner ce storytelling dans un héros : ce sera Dimitri Payet, qui se révèle au bout du suspense, après ses errements techniques qui ont accompagné en première mi-temps les balbutiements de la narration. Dénouement en apothéose à ce premier chapitre : Giroud n’était que la première étape vers Payet, son passeur décisif, dont le but sublime transcende les tensions internes. Et Dimitri Payet, joueur presque trentenaire qui n’a connu que vingt sélections, s’impose en réconciliateur des générations, sauveur et guide d’une équipe de France réconciliée.  

Oubliée l’angoisse de la page blanche, le récit a désormais son protagoniste et l’auteur sait où il doit le mener.

 Sébastien Rutés

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