Hyères embarque le design à Toulon

Hyères-Toulon: Design Parade 2016. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéréChaque fois que l’on remonte la colline qui conduit à la Villa Noailles, à Hyères (Var), vers la conquête de la nouvelle Design Parade de l’été, on se demande, comme pour tout rendez-vous culturel annuel, si on ne va pas se confronter à la répétition. Délicieuse répétition toutefois dans ce climat et ce site exceptionnel où la jeune génération de créateurs mise en lumière a toujours de nouvelles choses à nous raconter. Mais cette année, réelle surprise, lors de l’inauguration début juillet : il fallait d’abord passer par Toulon.
Hyères-Toulon: Design Parade 2016. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéréLa 11ème édition de ce festival de design s’est en effet enrichie d’un second volet : le Premier festival international d’architecture d’intérieur, avec une compétition où dix créateurs sélectionnés ont planché sur le thème de la Méditerranée. Hardie, la Villa sort de ses murs, tisse des liens avec la ville voisine varoise, qui a bien besoin de reconstruire sa vie culturelle et son centre. Ce qui permet aussi de s’appuyer sur l’École de design de Toulon, dont l’enseignement est tourné vers la mer, le port.

L’exposition-concours a envahi un lieu très étonnant, l’ancien hôtel particulier Micholet, du XVIème siècle, aux enfilades et murs décatis, en attendant sa proche rénovation. C’est India Mahdavi, figure franco-iranienne de l’architecture intérieure, qui présidait le jury de cette compétition. Les frères Bouroullec en sont les premiers parrains. L’instigateur de cette villégiature nouvelle, c’est Jean-Pierre Blanc, directeur de la Villa Noailles, déjà amoureux de Hyères, qui s’est laissé séduire par Toulon.

Dans une France longtemps tournée vers les styles historiques, avec sa tradition lourde des arts décoratifs, des grands ensembliers et décorateurs, c’est assez gonflé d’explorer la discipline “architecture intérieure”, devenue confuse. Elle oscille entre déco, stylisme, kitch, relooking, architecture et design. Comment la définir ? Design d’espace plutôt qu’architecture intérieure ? Ce premier festival en France a permis de lancer ce débat, a montré que ce champ devait se régénérer, notamment dans les écoles, et muter vers le contemporain et d’autres manières de vivre.

Pari gagné, avec le lauréat du Grand Prix, le studio Quetzal (Benjamin Lina, Louise Naegelen et Adrien Gadet, diplômés de l’École bleue, à Paris). Leur bureau-bibliothèque, “Immersed Office”, en bois clair, telle une coque de bateau, avec un bureau qui s’échappe de la cloison, sait se saisir de tout le volume de la pièce, pour l’envelopper, de sa ligne claire et douce, à la fois dense et aérienne. Une mini-architecture compacte, très fonctionnelle en plus.

Studio Quetzal: “Immersed office”. Photo: Lothaire Hucki. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéré
Studio Quetzal: “Immersed office”. Photo: Lothaire Hucki

Avec leur immense salle de bain, nommée “La petite Polynésie”, toute en mosaïques vertes (entreprise locale Bob Carrelage), transformée en pièce à vivre -on peut y faire la sieste sur un hamac, s’asperger, manger – Antoine Grulier et Thomas Defour ont été également primés. Ils cassent avec drôlerie la typologie classique de la vaste douche italienne, en sortant de la mono-fonctionnalité. Même le radical Néerlandais Rikkert Paauw, adepte d’un design povera, a été récompensé. Il propose une terrasse-cuisine d’extérieure, aménagée avec des matériaux de réemploi, qu’il a récupérés dans les rues de Toulon : tommettes et mobilier bric-à-brac, très élémentaires. Il représente le courant écologique du recyclage des déchets, et se frotte à l’identité de la ville, sans tomber dans le folklore. C’est donc le design d’espace plutôt que la déco, le discours plutôt que le kitch qui ont été majoritairement choisis. C’est bon signe.

Antoine Grulier et Thomas Defour: “La petite Polynésie”. Photo: Lothaire Hucki. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéré
Antoine Grulier et Thomas Defour: “La petite Polynésie”. Photo: Lothaire Hucki.

Mais le charme de ce nouveau rendez-vous, c’est de pouvoir se promener dans le vieux Toulon, assez populaire, en cours de réaménagement. Surtout quand on connait mal cette ville. De galeries en église, de places en musée, on cabote de l’exposition “Bleus Méditerranée”, où le fonds du Musée d’art contemporain est scénographié par India Mahdavi, aux pièces du designer italien Ettore Sottsass, à l’espace Savonnières. Surtout on découvre que cette vieille cité portuaire recèle des trésors d’architectures modernes : téléphérique blanc minimaliste, vers le mont Faron, signé Pierre Pascalet en 1958 ; immeubles avec loggias, porte-à-faux et bloc-fenêtres préfabriqués, conçus par Jean de Mailly et Serge Mikélian, en 1952. On ajoutera évidemment la piscine d’Alfred-Ludovic Henry de 1970, avec ses toitures en forme de vagues. Tout cela pourrait pousser à rester planté là, un peu béat, de bars en criques, d’expos en ports…

"Bleus Méditerranée”, scénographie de India Mahdavi. Photo: Lothaire Hucki. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéré
« Bleus Méditerranée”, scénographie de India Mahdavi. Photo: Lothaire Hucki

Il faut bien repartir vers la Villa Noailles où d’autres plaisirs et questions attendent. C’est le designer britannique très en vogue Max Lamb qui est invité à montrer son travail. Il a camouflé l’ancienne piscine de la Villa recouverte de verre, avec un tapis tufté, multicolore, moelleux. Vraiment fait main, il a produit son propre fil de laine. Le tapis étant la première architecture primitive délimitant un espace, il a disposé dessus un cercle des chaises, “Exercices in seating”. Sans podium, toutes différentes, très sculpturales, dans des matériaux disparates. Chacune d’elle raconte une histoire très physique, comme celle en marbre qui a nécessité d’emporter des foreuses dans la carrière Danby du Vermont. Ou une autre en bois, venue d’un arbre de 187 ans, découpé en 131 morceaux. C’est le processus qu’il défend, le matériau et les outils qui le guident, le limitent, qui déterminent la forme de la chaise, dans la performance, le geste. On aurait pu penser que ces sièges si diversifiés, tous exposés de manière égalitaire, étaient une représentation de la démocratie. Non, Max Lamb ne le confirme pas. Il dialogue avec lui-même, reste dans ses exploits, qu’il explore “avec des œillères”, dit-il, jusqu’à “l’épuisement”. Puis il passe à autre chose. C’est déconcertant.

Max Lamb, “Exercises in seating”. Photo: Lothaire Hucki. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéré
Max Lamb, “Exercises in sitting”. Photo: Lothaire Hucki

Passons à la lauréate du concours de design, Pernelle Poyet de l’Ensci à Paris. Avec son “Alphabet”, soit une jolie bibliothèque de formes, en bois, colorées, elle peut concevoir des objets et du mobilier, à toutes les échelles. C’est séduisant, un retour au b.a ba, mais peut-être un peu formel, comme tout exercice de style. Samy Rio, lauréat du concours 2015, livre un miroir singulier (conçu avec la galerie Kreo), un assemblage primitif de bois et de cordes. Il sait bien jouer sur la tension entre ces différents éléments. Exposées au gymnase, les céramiques modelées de Dimitri Bähler, intriguent. Elle sont conçues avec des moules en latex dont les dessins son gravés avec une fraiseuse numérique. Il crée ainsi un paysage de formes étonnantes, très organiques et sensuelles, où les effets de couleurs se font matière.

Pernelle Poyet, “Alphabet”. Photo: Lothaire Hucki. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéré
Pernelle Poyet, “Alphabet”. Photo: Lothaire Hucki

Et l’on retrouve avec plaisir les investigations des deux historiens Stéphane Boudin-Lestienne et Alexandre Mare, qui ne cessent d’enrichir depuis 2010 l’exposition permanente consacrée aux Noailles. Là, ils se sont délectés sur un morceau de choix, Robert Mallet-Stevens (1886-1945), concepteur de la Villa dans les années 20. En faisant appel à Maurice Culot, architecte, urbaniste,  éditeur bruxellois et critique. L’exposition et le livre Itinéraires tracent un portrait succulent et érudit de “Rob”, ce grand architecte français, élégant, qui fut reporter, critique d’art, créateur de meubles, décorateur de cinéma (L’Inhumaine de Marcel L’Herbier). Cet admirateur au départ du Viennois Josef Hoffmann (1870-1956), puis du style Directoire et du Japon, cofonde en 1929 l’Union des artistes modernes (UAM). A partir de 1922, il opte pour sa propre architecture, entre modernisme et Arts Déco : géométries horizontales, volumes simples proportionnés, rectangulaires et cubiques, toits terrasse, ouvertures, où “la forme est l’intersection de la lumière et la matière”. On admirera les étonnants dessins de “La Cité de demain” (1912) de l’auteur des futures villas Cavrois à Croix (Nord), Poiret à Mézy-sur-Seine (Yvelines), de la rue Mallet-Stevens à Paris, de nombreux pavillons d’expositions (dont celle internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925). Tous les documents et textes sélectionnés font entrer avec sensibilité dans cette saga où, entre France et Belgique, entre Torpédo et Villa Soclet de Bruxelles, entre deux guerres, font irruption des personnages de roman, comme l’amie Georgette Leblanc, comédienne et sœur de l’écrivain Maurice Leblanc.

Anne-Marie Fèvre

Robert Mallet-Stevens, Itinéraires. Photo: Lothaire Hucki. Un article d'Anne-Marie Fèvre dans délibéré
Robert Mallet-Stevens, Itinéraires. Photo: Lothaire Hucki

11ème Design Parade, Villa Noailles, Hyères, expositions jusqu’au 25 septembre. 1er Festival international d’architecture d’intérieur, Hôtel Micholet, 13, rue Victor Micholet, Toulon. Expositions jusqu’au 11 septembre.Visite commentée le 26 août, réservation au 04 98 08 01 98.

Livre : Rob Mallet-Stevens, Itinéraires : Paris, Bruxelles, Hyères, éditions AAM/Villa Noailles.

L’exposition Itinéraires  sera reprise à Bruxelles, à la Fondation CIVA, à partir du 15 novembre.

À lire également : “Pierre Charpin en villégiature”, un article d’Anne-Marie Fèvre à l’occasion de la 10ème édition du festival Design Parade à la Villa Noailles (2015).

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