Miracle de la science

Et voilà : au cours de l’année 2023, des gens se mettent à crever en Europe. Dix. Cent. Puis des millions. Oui, des millions. En une semaine. Moins que ça. En quatre ou cinq jours. Jusqu’à hier on les disait « forts comme un bœuf ». Et là, morts d’un coup d’un seul. Qu’ont-ils tous en commun ? Ils étaient vaccinés. Ils tombent comme des mouches, foudroyés par l’effet retard mortel des vaccins Covid, comme il fallait s’y attendre puisqu’un vaccin contre une maladie inconnue et mutante, ça ne s’invente pas comme ça, encore moins en aussi peu de temps ; les savants ont une fois de plus déconné, Napoléon l’avait bien dit, non ? « Habillez-moi lentement, je suis pressé ». C’est ce que me disait souvent mon oncle Luis, le mari de ma tante Tota, en citant Napoléon. Ce ne sont pas les expressions qui manquent : « Rien ne sert de courir » et j’en passe. Alors que dire des gouvernements et des médias qui ont incité leurs sujets, pardon, la population, à s’injecter ce machin de façon massive et à toute blinde ?

Bref, voilà le paysage : une Europe jonchée de cadavres et quelques survivants, les rares non-vaccinés. Très peu. Le paysage, donc : des morts dans leurs voitures, des morts dans les salles de classe, des morts en train de chier dans les toilettes, des morts affalés sur les caisses de supermarché, des morts au cinéma, des morts enlacés en train de baiser, des morts partout. L’information se répand évidemment comme une traînée de poudre, en Afrique, en Inde.

L’exode : ils mettent tous le cap sur l’Europe, tant bien que mal, à bord de véhicules souvent précaires, de vieilles guimbardes qui peuvent toujours se brosser pour passer le contrôle technique, dix, cent, et au bout d’un moment des millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Des êtres humains non vaccinés, parce qu’on les a oubliés, disons carrément qu’on les a traités comme des sous-merdes, parce qu’aucun système sanitaire n’a jamais rien fait pour eux, et qui pourtant n’ont pas attrapé cette maladie appelée Covid. Touchés par la grâce, à la différence de tous ceux – vaccinés des pays riches – touchés par le malheur. C’est comme à la roulette. Ton numéro sort. Il ne sort pas. T’as perdu. T’es foutu.

Ça y est ils sont là ! Des êtres venus de régions misérables, la plupart d’entre eux au bord de la dénutrition, en train d’occuper, d’user et d’abuser de nos villes si ostentatoires, si bien pourvues.

Je ne vous dis pas « Regardez ! » parce-que vous serez morts, mais bon, ça vaut le coup d’œil ! Les capitales et les grandes villes de province, les campagnes d’Europe, se repeuplent de nouvelles races colorées, hommes, femmes, enfants venus de Libye, du Tchad, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, venus de New Delhi, de Calcutta, de Bangalore, de Visakhapatnam.

Une première tâche difficile les attend : la crémation de millions de cadavres d’Européens vaccinés. On les empile au bord su fleuve, sur les places, sur les parkings, et on les fait brûler.

Pas de chaos, il s’agit d’un désordre naturel, organisé par la joie. Aussi bizarre que cela puisse paraître, personne ne cherche à s’enrichir – à quoi bon, puisque tout est à portée de main et pour pas un rond – et personne non plus ne cherche à prendre le pouvoir – à quoi bon, puisqu’on vit plus longtemps et bien mieux sans responsabilités.

Du coup, pas de conflit pour occuper les bâtiments, conduire les voitures de luxe garées dans la rue ou chez les concessionnaires avec les clés sur le contact, nager dans les piscines des baraques des millionnaires, s’enfiler des bouteilles dans les bars, faire des gueuletons dans les grands restaurants, entrer chez Chanel se choisir une robe et un sac, monter – pour s’encastrer de temps en temps contre un mur – sur une Harley Davison ou une Honda Goldwing, se foutre à poil dans les spas de stations balnéaires de rêve, faire la sieste sur les terrains de golf, danser dans les stades de foot, piquer des fusils dans les armureries pour quand ce sera l’heure d’aller à la chasse. Tous ces enfants noirs, indiens, en train de jouer à cache-cache au Louvre, et de sauter sur les canapés de l’hôtel Palace ! Et des familles entières de Massaï et de Zoulous en train de préparer des barbecues dans les jardins de Versailles et dans ceux de la Villa Médicis à Rome. Croyez-moi si vous voulez, mais de façon naturelle, absolument pas préméditée, le Vatican tout entier s’est transformé, allez savoir pourquoi, en épicentre des rencontres amoureuses où des hommes et des femmes se pointent pour draguer, sortir ensemble et faire ça sur place.

Ah, pardon, j’oubliais : les survivants non vaccinés européens, en claire infériorité numérique, ont été réduits en esclavage, forcés à se prostituer, et il faut dire en leur faveur qu’ils l’ont accepté de bonne grâce (vaut mieux ça que de se faire descendre). 

Fin de l’histoire : un panneau géant, une enseigne lumineuse sur la façade d’un immeuble de la Gran Vía à Madrid, sur lequel est écrit en vert émeraude le mot INJUSTICE, est soudain victime d’un court-circuit, ses deux premières lettres s’éteignent et disparaissent aux yeux des passants.

Rodrigo García

© ATA 2022

Rodrigo García (Buenos Aires, 1964) est auteur et metteur en scène. Né en Argentine, il vit depuis 1986 en Espagne, où il a fondé sa compagnie La Carnicería Teatro / La Boucherie Théâtre. De 2014 à 2017, il a dirigé le Centre dramatique national de Montpellier, qu’il a rebaptisé humain Trop humain. Ses pièces sont publiées en France au éditions Les Solitaires intempestifs.