J22- Passion et raison

“Footbologies” : les mythes et les représentations propres à un championnat de football analysés journée après journée de Ligue 1.

Transféré à l’intersaison de Saint-Étienne à Bournemouth, l’Ivoirien Max-Alain Gradel comparait récemment la Ligue 1 et la Premier League. Constat sans appel : “en France, le football est un divertissement”. Pas en Grande-Bretagne, où le mythique entraîneur de Liverpool Bill Shankly ne trouva personne pour le contredire le jour où il affirma que “le football n’est pas une question de vie ou de mort, c’est beaucoup plus que ça”.

En France, le football n’est pas une question de vie ou de mort. On s’en réjouira, pour d’évidentes raisons. On y verra aussi un signe encourageant, car avant que la mondialisation ne change la donne, la popularité du football fut longtemps inversement proportionnelle au degré de développement des nations : dans des pays pauvres ou inégalitaires, sans perspectives d’avenir, le football servait –et sert encore– de refuge aux espoirs et aux illusions pour ceux qui n’ont rien, de palliatif aux injustices sociales, sans compter qu’il offre une possibilité inespérée de promotion sociale. L’intérêt modéré pour le football, spectacle à observer plutôt que passion à vivre, serait ainsi le signe d’une société avancée et apaisée. 

Peut-être. Néanmoins, ce défaut de passion a un effet collatéral inattendu : la faiblesse de l’arbitrage. Un seul arbitre sélectionné au Mondial 2010 et à l’Euro 2012, aucun au Mondial 2014, et un seul pour l’Euro 2016 qui se jouera à domicile : la réputation de l’arbitrage français n’est plus à faire. On aura beau en chercher les causes dans la formation nationale, l’explication est bien plus simple : les arbitres français ne sont pas soumis à la même pression que leurs homologues anglais, turcs, brésiliens ou mexicains, parce qu’ici le football n’est qu’un divertissement, et que rares sont ceux pour lesquels il engage plus : une partie de leur identité, de leurs fidélités, et leurs rares espoirs de réussite.

Pression il y a, bien sûr, car les enjeux économiques sont importants, plus que les enjeux humais, les rêves et les espoirs. De fait, les présidents de club exercent sur les arbitres français plus de pression que les supporteurs. Pression psychologique, s’entend, et c’est tant mieux. Mais tout de même, on comprendra qu’un arbitre soit plus concentré pour un Fenerbahçe-Galatasaray, un River Plate-Boca Juniors ou un Panathinaikos-Olympiakos que pour un Monaco-Toulouse devant 5628 spectateurs, comme ce dimanche au stade Louis II. C’est malheureux, mais c’est humain : on est meilleur lorsqu’on craint de retrouver sa voiture sur le toit, les quatre pneus crevés, de quitter un stade sous protection policière ou de trouver chaque matin sa boîte aux lettres pleine de rats morts et d’abats de poulets, comme l’écossais Mike McCurry, qui avait refusé un but à Aberdeen.

La France est un pays de raison où les erreurs d’arbitrage ne prêtent pas à conséquence : les flambées de colère des supporteurs sont rares, les petits clubs ne se plaignent que du bout des lèvres de peur de sanctions financières, on a docilement intégré le dogme de l’infaillibilité arbitrale, ce “j’ai raison même quand j’ai tort” qui ne favorise pas les remises en cause ni le dépassement de soi. Même pas besoin pour les arbitres de s’excuser : l’erreur fait partie du jeu. Quant aux sanctions, une raison très simple explique qu’elles soient rares : la France compte à peine une vingtaine d’arbitres fédéraux pour dix matchs de Ligue 1 par journée. Et si le football est encore pour quelqu’un une question de vie ou de mort : tant pis pour lui !

Les arbitres français partagent ceci avec nos entraîneurs qu’ils ne manqueront jamais de travail, aussi médiocres soient leurs performances, par manque de concurrence. Dans une société où la compétitivité est pourtant devenue le maître-mot, il en va de même pour nos grands patrons et nos hommes politiques. Avec le résultat que l’on sait…

Sébastien Rutés
Footbologies

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