Parler vraiment, c’est mettre le monde à l’envers

HAMM. – Hier ! Qu’est-ce que ça veut dire. Hier !
CLOV (avec violence). – Ça veut dire il y a un foutu bout de misère.
J’emploie les mots que tu m’as appris.
S’ils ne veulent plus rien dire apprends-m’en d’autres.
Ou laisse-moi me taire.

Beckett, Fin de partie

Hier, mai 68. « Ils commémorent on recommence », au printemps 2018 on lisait ce graffiti sur les murs des facs occupées. Ils continuent à commémorer dans le calme bourgeois des salons officiels, tandis que les étudiantes sont chassées de leurs universités envahies par des compagnies de CRS jetant du gaz lacrymogène jusque dans les amphis. « La violence commence là où la parole s’arrête. Nous ne nous tairons pas», a écrit une étudiante sur un panneau qu’elle brandit en manifestation devant la préfecture de l’Hérault : la veille, des gros bras cagoulés, armés de bâtons et de tasers, ont déboulé dans une AG, agressé les étudiante.s pour les expulser de la fac de Droit de Montpellier sous le regard complice du doyen. En mai, toutes les universités avaient été vidées de leurs occupantes par la force. L’urgent, semble-t-il, était de mater l’opposition par la dispersion musclée des opposant∙e∙s, de réduire les collectifs au silence.

Dans ses romans comme dans ses récits, Leslie Kaplan place la parole au centre de toute création, au cœur du drame. L’action vraie est d’abord et avant tout langage, et pas seulement dans la fiction. Mai 68 la surprend alors qu’elle s’était « établie » à l’usine, selon les préceptes maoïstes de l’UJC (ml). Leslie Kaplan revient souvent sur cet événement : l’irruption soudaine d’une parole libérée dans l’usine occupée. La parole et son rapport à la Révolution, c’est le sujet de la « conférence interrompue » que l’autrice a donnée au Centre international de Cerisy-la-Salle en septembre 2017, publiée récemment aux éditions P.O.L sous le titre Mai 68, le chaos peut être un chantier. Conférence « interrompue » par deux comédiennes qui jouent les personnages de certains des textes de Kaplan, écrits ou non pour le théâtre.

Interroger ce que c’est que parler, ce que cela veut dire et à quelles conditions un dialogue a lieu, commence par le détour du silence. En mai 68 comme aujourd’hui, c’est dans l’appréhension de la nature du silence, de sa texture, que se révèle par contraste la possibilité d’une parole qui déchire, une parole vivante. De quels fils le silence est-il tissé ? Hier, dans la société gaulliste : la Collaboration, la guerre d’Algérie, la torture, le colonialisme, les travailleurs immigrés et les bidonvilles, la misère, les avortements, l’avenir de la jeunesse. Mais aussi :
« l’entre-soi, la connivence
le déni, le mensonge
et le discours, le discours, le discours…
C’est de déroulement de mots vides qui vient appuyer le discours de la bourgeoisie […] »

Le silence est aussi tissé de mots. Et Leslie Kaplan de citer le Beckett d’En attendant Godot, le discours fasciste de Pozzo qui se sert du fouet et des mots pour soumettre l’autre à son cynisme dominateur. Le théâtre de Beckett met en scène le silence de l’après-guerre : « Syntax of weakness », pathologie du langage, mots lancés pour ne rien dire sinon donner des ordres, ressasser des clichés jusqu’à la tombe.

« Ici nous sommes dans un trou », lance Hamm à Clov dans Fin de partie. «On est dans un trou de l’Histoire», dit le garçon que Mathias rencontre sur les bords de la Seine, dans le dernier roman de Leslie Kaplan Mathias et la Révolution (2016). Le trou d’hier était creusé jusqu’à l’abîme par l’Histoire tue et les mots d’ordre d’une société disciplinaire en crise de transition vers la société de contrôle que les émeutiers de 68, en s’attaquant à la surproduction et à la consommation de masse, ont tenté vainement de stopper : On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste, selon le sous-titre de l’An 01, la bédé de Gébé puis le film de Doillon du début des années 1970. Mai 68, c’était aussi le militantisme fait de poésie mêlée à l’humour.

Et le trou d’aujourd’hui ? « On n’a pas de travail, on accepte n’importe quoi, on se prête à des expériences pour des entreprises pharmaceutiques, on crève. Et tout le monde s’en fout », explique le garçon à Mathias. Tout le monde s’en fout, c’est le silence tissé d’indifférence qui dit le trou de l’Histoire dans lequel sombrent les étudiants révoltés, les exilés enfermés, les sans-papiers, les sans-emplois, les sans-toits, les sans-dents, les sans-droits, tous les losers du néolibéralisme. Et le discours critique dégénère en fade produit, qui se vend et s’achète comme un autre.

« L’empêchement de penser est caractéristique du silence d’aujourd’hui », dit Leslie Kaplan dans sa conférence interrompue. Les graffitis célèbres de mai 68 sont détournés en slogan publicitaires, neutralisant par la dérision leur force émancipatrice. « Les mots sont devenus des produits de consommation », « les paroles vivantes ont été “récupérées”, c’est-à-dire : sont devenues des clichés c’est l’état de maintenant c’est là-dessus que nous travaillons. »

Travailler sur la corruption de la parole par la corruption du langage, son altération. Comment peut-on encore parler et se parler quand la puissance des mots s’épuise dans le contrôle total du sens ? Quand les noms de marques sont des vocables prisés ? Quand la novlangue, les éléments de langage qu’utilisent les politiques et tous les bonimenteurs de symbolique, intègrent la critique dans une prolifération cancéreuse de la polysémie ? Quand dire tout et en même temps son contraire, neutralise la pensée par le viol des mots ?

« Alors en mai 68, à l’opposé du silence mortifère, fait irruption la parole, une PRISE de parole. » Comme en 68, prendre la parole, faire tomber la bastille du silence imposé par l’envahissement du bruit, par la perte du sens. « Avec un mot juste et juste un mot, on peut (re)découvrir tout le langage le langage dans son entier », par le dialogue retrouvé : « parler à quelqu’un », c’est-à-dire, « se tenir en face de l’autre avec une question », « désirer apprendre quelque chose d’un autre qui parle » : « c’est le contraire d’on sait tout déjà. » Leslie Kaplan utilise le lexique religieux : il faut (re)donner aux mots, aux phrases « leur efficace », dit-elle. Loin de l’efficacité chère aux managers, l’efficace c’est le don accordé sans qu’il soit dû, c’est aussi la vertu active de quelque chose. Ainsi, il nous faudrait retrouver le caractère sacré des mots, l’efficace du langage qui relie les singularités dans le dialogue : « tu m’écoutes ? »

« Le dialogue suppose un déplacement : un désir pour l’autre, pour l’inconnu. » Dehors, Porte de la Chapelle, sur les bords du canal de la Villette, à la frontière franco-italienne, dedans, dans ces prisons que sont les Centres de Rétention Administrative, dans les centres d’hébergement, là où ceux et celles venues d’ailleurs sont recluses dans une attente infinie d’humanité, des personnes solidaires osent passer les murs, aller leur parler et surtout prennent le temps de les écouter et de rapporter leurs paroles. Par-delà la violence des dispositifs, rompant avec la suspicion de mensonge que renvoient systématiquement les appareils de contrôle par la voix de leurs agents, ici peut-être, dans ce déplacement de certaines vers l’Étranger, dans leur refus d’une « position de surplomb », dans le surgissement d’une parole qui accueille et qui rencontre, se renouent les fils rompus avec ce que nous avons reçu de Mai 68, ces « outils pour penser aujourd’hui fondés sur le désir, la recherche d’un sens à la vie en commun et à la valorisation de la recherche ».

La redécouverte d’une « parole personnelle », d’une « façon à soi de parler » passerait par cette rencontre incomparable de l’autre que nous offre l’Histoire. Dans le dialogue retrouvé, peut-on lire les prémices de ce « changement du cadre de pensée établi » que suppose toute Révolution ? Et l’on comprend soudain pourquoi il est si important pour le pouvoir de réduire les migrant∙e∙s, comme les étudiant∙e∙s, au silence de l’invisibilité.

Juliette Keating
Livres

Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier (conférence interrompue), P.O.L., 2018