3. La Mort aux trousses

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible. Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

Tim Hetherington est un type que j’aurais aimé mieux connaître. Il ne m’en a pas laissé le temps : il est mort deux semaines après notre rencontre, fauché par un éclat d’obus ou de roquette dans une rue de Misrata en même temps que son collègue Chris Hondros — un autre éclat du même projectile. Les grands photoreporters ne couvrent pas un événement, ils sont dans l’événement, corps et âme, avec tous les risques que cela comporte pour l’un comme pour l’autre. Avec une plume on peut mentir ou être approximatif, pas avec un appareil-photo — sauf si l’on trafique ses images à coups de Photoshop évidemment. Pour eux, une seule question : y être ou pas, avoir l’image ou la laisser filer. Aussi, ce jour-là à Cyrène, ai-je été surpris de rencontrer Tim Hetherington si loin de l’action, dans ces ruines où rien ne semblait s’être passé depuis des milliers d’années. Peut-être était-il venu souffler un peu. Moi, en tout cas, j’y faisais un reportage quasi touristique.

On ne se connaissait que de vue, je l’avais croisé deux ou trois fois à l’hôtel Uzu sans oser lui adresser la parole. Tim avait une bonne gueule bien franche, mâchoire carrée et regard laser, ainsi qu’un crâne remarquablement rempli. Ce Britannique d’une quarantaine d’années avait déjà récolté pas mal de prix pour ses reportages dans les coins chauds de la planète : Liberia, Sierra Leone, Nigeria, Afghanistan. C’était une star, mais une star modeste et amicale. Dès qu’il m’a aperçu au milieu des vieilles pierres, Tim m’a mis en joue de loin avec le téléobjectif vissé à son Canon 5D. Pris en flagrant délit d’école buissonnière, je me suis senti rougir de honte. Puis il a disparu derrière une colonne tel le fantôme qu’il serait bientôt. Quelques minutes plus tard, il a ressurgi derrière moi sans crier gare. « C’est toi qui remplace Christophe pour Libé ? Qu’est-ce que tu fous ici ? » J’ai sursauté. Sa question, je n’ai pas osé la lui retourner ; j’ai seulement balbutié quelques mots qui ressemblaient à des excuses. Il a éclaté de rire, troqué son 135 mm pour une courte focale et mitraillé mon embarras à bout portant. Je suis passé du rouge au violet. Que ces images restent à jamais au fond du disque dur où elles sont stockées !

Tim a senti qu’il était allé trop loin. Il a abaissé son appareil derrière lequel s’épanouissait un large sourire de gamin. « Viens, on va boire un coup » m’a-t-il dit en m’assénant une grande claque dans le dos, comme il se doit. Il y avait en périphérie du site antique des échoppes de souvenirs qui ne vendaient rien à personne puisqu’il n’y avait plus de touristes depuis belle lurette, mais nous y avons trouvé deux sodas à peu près frais. Tim avait envie d’être sympa avec sa victime ; il m’a demandé qui j’étais, d’où je venais, ce que je faisais là. Il a fait mine de s’intéresser à moi, avec un peu plus que de la compassion. Il n’avait pas grand-chose d’autre à faire. Comme on ne pouvait qu’être franc avec un type pareil, j’ai répondu qu’il avait devant lui la plus grande erreur de casting de toute l’histoire du reportage de guerre, ce qui résumait à peu près tout. Ça a paru l’amuser.

Nous avons parlé assez longtemps, surtout lui à vrai dire. Sa voix était calme et posée, chacune de ses phrases me semblait être l’expression tantôt d’une évidence tantôt de la sagesse même. Son premier boulot, pour un magazine de Londres, avait consisté à photographier tout et n’importe quoi ; il avait fait des portraits de célébrités en studio, couverts les conférences de presse les plus institutionnelles ainsi que des défilés de mode, des remises de décoration, etc.. Il avait fait des reportages sur les ravages de l’alcool, la vie d’une communauté de catholiques sourds, le changement des ampoules des lampadaires publics, cent autres sujets du même acabit, et c’est ainsi qu’il s’était pénétré du célèbre adage de Robert Capa : If your pictures aren’t good enough, you’re not close enough. En s’approchant des autres, toujours plus près, il s’était approché de lui-même. Bien sûr, il n’a pas formulé la chose de façon aussi pompeuse ; sa simple présence, sa manière de bouger et de regarder l’affirmaient à sa place, et de manière plus subtile.

À la fin, Tim m’a lancé : « Tu fais bien de traîner ici plutôt que vers Brega. Là-bas, c’est le même bordel depuis des semaines, on s’emmerde ». Je suis sûr qu’il n’en croyait rien. « Ici, c’est tout de même mieux que l’Acropole, non ? Il y a moins de monde, et tu la sens souffler, l’éternité ? ” a-t-il ajouté en s’esclaffant. Le paysage était grandiose, quelque chose d’impérissable émanait effectivement du champ de pierres blanches. Certes il s’agit là d’un trait commun à toutes les ruines antiques, mais à cet instant flottait sur ce flanc de colline écrasé de soleil un parfum d’immortalité qui semblait devoir résister à toutes les tempêtes.

Depuis, j’en suis venu à penser que Hetherington n’était venu à Cyrène que pour avoir un avant-goût de l’éternité, cette éternité qu’il rejoindrait quelques jours plus tard, qu’il pressentait déjà peut-être. C’est une pensée peu rationnelle bien sûr, mais la suite des événements s’est chargée de m’apprendre que, si le rationnel est la partie visible du monde, sa partie immergée est bien plus grande encore, et tellement plus déterminante. Et que je n’en serais jamais assez près.

Juste avant que nous nous quittions, Tim m’a assuré qu’à ma place, il se barrerait illico de Libye. Il y avait tant d’autres sujets à couvrir en Afrique, et de plus passionnants ! Les affrontements en Côte d’Ivoire entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara, la campagne de Goodluck Jonathan pour l’élection présidentielle nigériane, le coming-out de cet imam du Cap (Muhsin Hendricks) qui venait de lancer aux fidèles que « C’est OK d’être musulman et gay ! ». Hetherington avait de la folie africaine une connaissance intime et presque douloureuse. Il m’a enfin parlé d’un îlot de l’archipel de São Tomé, dans le golfe de Guinée, où se passaient en ce moment des « trucs bizarres » (« quite strange things » furent ses mots exacts). Il ne savait pas très bien quoi mais, d’après ce que lui avait rapporté un collègue qui le tenait d’un autre collègue, l’un et l’autre plutôt fiables en général, l’îlot était depuis quelques temps aux mains d’une sorte de secte qui procéderait à des sacrifices humains, entre autres activités usuelles de millénaristes. « Super, non ? » s’est-il exclamé. J’ai fait mine d’être intéressé, quoique assez pauvrement : je me voyais mal téléphoner à Paris pour dire que je désertais Benghazi afin d’aller voir des « trucs bizarres » à quatre mille kilomètres de là, sur la foi d’Untel qui le tenait de Machin.

Quinze jours plus tard, une dépêche d’agence m’apprenait la mort de Tim Hetherington et un effroyable sentiment d’imposture me tombait dessus. J’ai attrapé sans réfléchir mon téléphone pour joindre un des confrères dont Tim m’avait donné les coordonnées. Je tombais bien : deux photographes partaient en fin de semaine pour l’îlot de Rolas, le repaire supposé des illuminés, et ils cherchaient à partager les frais. Si je voulais… J’ai dit OK dans l’instant. Nouvelle erreur.

Khalifa a consenti à nous embarquer tous les trois dans sa Toyota pour nous ramener au poste-frontière de Sollum, moyennant un paquet de billets dont il m’a finalement rendu la moitié. Il n’a pas été simple ensuite de trouver une voiture pour rallier le Caire, mais le dollar a un pouvoir stupéfiant. La moitié restante y est passée. J’ai fait ce trajet retour dans un état de quasi stupéfaction. Si je n’avais pas réussi à atterrir vraiment en Libye, la situation m’échappait encore davantage maintenant que j’en ressortais, au point que je n’agissais plus que par réflexes. Avant de partir, j’avais envoyé un mail très bref à la rédaction pour l’avertir que je quittais Benghazi sans en donner la raison ni même ma nouvelle destination. Inutile d’argumenter puisque c’était une évidente rupture de contrat. Le seul contrat qui m’importait désormais, c’est celui qui venait d’être passé entre moi et moi, le moi trouillard et inconsistant d’hier et le moi de demain que je pressentais suicidaire, document paraphé par le défunt Tim Hetherington.

Une longue fréquentation du patrimoine cinématographique m’a enseigné que certaines destinées peuvent — au moins dans la fiction — être jalonnées de virages brusques qui délimitent un avant et un après aussi brutalement qu’un coup de hache. Dans l’épave automobile qui me ramenait au Caire, où mes deux compagnons d’expédition sont restés à peu près muets durant le trajet, je repensais à Cary Grant dans La Mort aux trousses, quidam embarqué dans une aventure abracadabrante à la suite d’une simple méprise. Non que je me prisse pour Cary Grant mais il ne m’aurait pas étonné de voir un biplan surgir au-dessus du désert égyptien pour mitrailler notre antique Mercedes. Le fait de rencontrer un premier vrai point d’inflexion dans ma courte vie me donnait le vertige, un vertige pas désagréable dans la mesure où j’étais incapable de penser à la suite, sans quoi je n’aurais pu goûter entièrement ce moment de suspension.

Peter et Jack étaient gallois, photographes free-lance qui, avec des moyens de fortune, sillonnaient la planète en quête d’improbables scoops. De vrais baroudeurs ceux-là, prêts à tout pour une image. Je n’ai jamais su leurs nom de famille car eux non plus ne m’ont pas donné le temps de faire vraiment leur connaissance : ils n’avaient plus que quelques jours à vivre. Bavards, ils ne l’étaient pas, et s’ils s’étaient encombrés de ma personne, ce n’était pas pour que je partage les frais mais que je les assume en totalité, comme cela devint vite évident.

À l’aéroport, nous avons attrapé un vol Ethiopian Airlines vers Libreville, via Addis-Abeba. Au Gabon, nous avons embarqué dans un ferry qui reliait, à une vitesse d’escargot de mer, Port Mole à São Tomé, île dont je ne savais rien, pas même la langue qui y était parlée. J’ai peu de souvenirs de cette expédition transafricaine, le sentiment d’irréalité dans lequel je flottais était tel que plus rien ne me touchait, pas même le fait que j’étais quasiment à sec : les 2500 dollars en cash que m’avait alloués le journal étaient à peu près épuisés. À nous trois, il nous restait moins de 100 dollars, et nous ne savions même pas s’il y avait un sujet au bout du voyage.

À São Tomé, Peter et Jack sont partis de leur côté chercher un moyen de rallier Rolas, séparé de l’île principale par un détroit large de deux kilomètres, tandis que du mien j’allais me renseigner auprès des autorités locales sur ce qui se tramait là-bas. Pas un flic ne parlait anglais (la langue de l’île est le portugais, en fait), mais l’idiome international des signes et des mimiques me permit d’apprendre des forces de l’ordre que, un, elles avaient en ce moment d’autres chats à fouetter, deux, il était déconseillé de se rendre sur l’îlot pour des raisons qui m’échappèrent complètement (l’idiome a ses limites) et, trois, qu’elles souhaitaient voir mon passeport.

Les Gallois avaient fait chou blanc : la petite vedette qui assurait la liaison avec Rolas était à l’arrêt depuis deux semaines, et les quelques pêcheurs qu’ils avaient approchés s’étaient défilés en criant Demônios ! Demônios ! avant de reprendre fébrilement le ravaudage de leurs filets. Comme nous n’avions plus assez d’argent pour louer un bateau, si tant est qu’il y en eût de disponibles, nous sommes descendus en bus jusqu’au sud de l’île en nous disant que nous pourrions toujours chaparder une barque : deux kilomètres de traversée, même à la rame, ce n’était pas la mer à boire. Une barque nous avons trouvée, dotée d’un petit moteur heureusement, et à la tombée de la nuit trois pieds-nickelés mettaient le cap sur l’îlot de Rolas.

Croisière sans retour pour deux d’entre eux.

Édouard Launet
Quelque chose là-haut