4. L’Île du Docteur Moreau

Quelque chose là-haut : tous les quinze jours, un nouvel épisode d’une histoire simple et terrible. Il y a quelque chose là-haut qui m’obsède. Quelque chose dans le ciel, ou dans ma tête peut-être.

L'île du Dr Moreau, avec Marlon Brando et Val KilmerJe crois bien que, durant des jours et des nuits, j’ai parlé aux arbres et qu’ils m’ont répondu. J’allais de l’un à l’autre en dansant, en riant aux éclats, et à chacun je lançais entre deux hoquets : et toi, mon grand, qui es-tu, que fais-tu ? Les palmiers et les cocotiers sont incroyablement bavards et, bien que leur langue soit fort différente de la nôtre, je pense avoir compris tout ce qu’ils m’ont dit. Ils savaient que je ne me moquais pas d’eux, que j’étais sincèrement désireux d’entendre leur histoire. Quand l’un avait fini de me raconter sa vie d’arbre, je dansais jusqu’à un autre tronc, me plantais devant lui avec les mains sur les hanches et remettais ça : et toi, mon grand ? Et je riais à en pleurer, et parfois je pleurais tout court, pris de panique sans raison. Cela a probablement duré très longtemps car il y a un nombre considérable de palmiers et de cocotiers sur Rolas. Il n’y a d’ailleurs que cela, mis à part un milliard de moustiques. Cela n’empêche pas les brochures des agences de voyage de qualifier cette île de « destination de rêve » ; elles ont raison, d’une certaine manière, et bien plus qu’elles ne l’imaginent.

J’ai ainsi écouté des milliers d’histoires, toutes passionnantes même si je suis incapable aujourd’hui de me souvenir d’une seule, mais elles étaient formidables, j’en suis sûr. Quand les effets de la drogue ont commencé à se dissiper et que des types surgis de nulle part sont venus me ramasser plus mort que vif au pied du dernier palmier avec lequel je m’étais entretenu, ma gorge était sèche comme le désert, mon corps secoué de spasmes et je ne voyais plus grand-chose : effets secondaires du datura, ai-je appris depuis. Ensuite on m’a trimballé dans la forêt, on m’a forcé à boire un liquide infect et je suis retombé dans le coma.

Lorsque j’ai rouvert les yeux, il y avait devant moi la tête de Peter plantée au bout d’un long piquet. Sa langue pendait, son regard était terne comme celui d’une hure de sanglier à l’étal, du sang coulait encore du bout de gorge qui lui restait. À vrai dire, j’ai eu du mal à le reconnaître car les informations que mes yeux me transmettaient ne correspondaient à rien de ce que mon cerveau était prêt à accepter.

Nous y voici. Ici commence la sauvagerie, l’improbable et, ainsi que je l’ai longtemps pensé, l’indicible. Je ne demande pas à être cru. J’espère même ne pas l’être (au moins louera-t-on ma belle imagination) et, tout bien pesé, il serait préférable que je ne le sois pas, ce pour des raisons qui deviendront évidentes plus loin. Toujours est-il qu’à cet instant j’ai moi-même douté de la réalité de la scène. J’étais loin d’être revenu à mon état normal ; mes pensées étaient si confuses que, sur le coup, le tableau qui flottait devant mes yeux ne m’a pas choqué, il m’a même paru absolument extraordinaire : on avait substitué au corps de Peter un tronc filiforme et je me suis dit que ce garçon un peu grassouillet devait secrètement s’en réjouir, en dépit de sa mine consternée. Cette installation végétalo-anatomique était une métaphore comme on en voyait peu dans les galeries : homme au corps d’arbre regardant le monde de haut ! J’aurais volontiers applaudi si mes mains n’avaient été liées dans mon dos. J’ai été pris d’un fou-rire nerveux. Un type aux yeux injectés de sang est venu planter sa face barbue dans la mienne et s’est mis à rire aussi. J’avais dû me faire de nouveaux amis.

Ce n’est qu’au bout d’une heure, deux peut-être, que la terreur a commencé à m’envahir. Ce face à face avec Peter est devenu insoutenable et j’ai cru basculer dans la folie. Il n’y avait plus personne autour de nous, ou de moi devrais-je plutôt dire car pouvait-on compter comme une présence humaine cette tête suppliciée ? Les ombres qui s’étaient agitées près de moi durant mon délire avaient disparu. J’ai fini par perdre conscience de nouveau.

Les arbres bavards étaient comme mille doigts tendus vers le ciel pour implorer sa clémence, ou demander sa protection peut-être. Les cocotiers me semblaient être les êtres vivants les plus cohérents de la création, et leur roide verticalité la plus belle des évidences terrestres. Leurs palmes étaient des millions de bouches qui faisaient tomber sur moi des mots merveilleux, des histoires de liberté et d’abondance, de sources et de sève. Je leur criais merci, merci, merci ! À d’autres moments, j’avais l’impression de circuler au milieu d’un pas de tir hérissé de mille fusées qui décollaient l’une après l’autre. Je tentais de m’y agripper mais elles me glissaient sous les doigts et partaient sans moi. Je retombais sur le sol noir en criant de rage.

Lorsque je suis revenu à moi, plus ou moins car j’avais encore de brusques remontées de délire, la nuit tombait et j’étais toujours seul en compagnie de ces yeux morts, de cette langue violette comme projetée hors de la bouche (Peter avait dû être étranglé avant d’être décapité), de ce regard sans vie qui ne me voyait plus et que je ne pouvais plus regarder, de ces lèvres noires qui ne parleraient plus. Était-ce là le châtiment que l’on réservait aux voleurs de barques ? Si oui, quand viendrait mon tour d’être empalé au bout d’un bâton ?

Je lis peu de romans policiers et la science-fiction n’a été qu’une passion d’adolescence. Les livres de Robert Heinlein, John Brunner, Arthur Clarke, Isaac Asimov, Michel Jeury, Gérard Klein m’ont momentanément distrait de la vacuité beauvaisienne en me projetant dans d’autres dimensions, cependant le manque de consistance de ses personnages m’ont fait lâcher la SF pour des lectures plus consistantes. Les polars, hors ceux de Simenon, me déçoivent aujourd’hui pour la même raison. Il faudrait pourtant que je lise les uns et relise les autres car j’y trouverais peut-être la forme adéquate pour la suite de ce récit. A défaut, je ne peux que décrire aussi précisément que possible les événements tels qu’il se sont produits. Ou pas.

J’ai fini par me calmer. J’étais attaché à un socle pierre dressé au centre d’une rotonde dont le sol en mosaïque représentait une carte du monde. Juste sous mes pieds nus, la ligne de l’équateur et le bleu lavande de l’Oceano Atlântico. Située au sommet d’un monticule, cette placette d’environ quinze mètres de diamètre dominait l’épaisse forêt équatoriale ; elle était flanquée d’une petite terrasse en bois offrant une vue panoramique sur le détroit séparant Rolas de São Tomé. J’ai longtemps hésité à tourner la tête pour regarder ce qu’il y avait derrière moi : je craignais de découvrir celle de Jack au bout d’un autre piquet. Quand j’ai enfin trouvé le courage et la force de tordre le cou — cou intact jusque là mais pour combien de temps ? —, j’ai aperçu des gradins en ciment qui flanquaient en demi-cercle la rotonde, à l’opposé du belvédère en bois. J’étais au centre d’une scène désertée par le public. L’espèce de totem contre lequel j’étais adossé soutenait un globe terrestre en plâtre en dessous duquel était gravée une inscription que j’aurai l’occasion de déchiffrer quelques jours plus tard : « Ao Almirante Gago Coutinho, Homenagem colonia de S.Tome et Principe. » À l’Amiral Gago Coutinho, hommage de la colonie de São Tome-et-Principe.

Quand la vie cesse de nous servir sa farandole quotidienne de maigres joies et de petites misères, d’émotions légères et de peines fugitives, pour ouvrir tout à coup sous nos pieds un gouffre d’horreur, alors le temps s’arrête et le ciel nous tombe sur la tête comme une masse. Rien ne me permettait de comprendre ce qui m’arrivait, et tout me faisait redouter ce qui risquait de se produire. Mais l’être humain est ainsi fait qu’il se refuse à envisager l’impensable, pour la simple et bonne raison qu’il en est incapable, surtout en ce genre de circonstances. J’allais sans doute être la prochaine victime de quelque rite démoniaque, et pourtant je n’arrivais à m’en émouvoir vraiment. J’éprouvais surtout un immense sentiment de surprise.

C’est alors qu’il est apparu. Un homme d’une soixantaine d’années vêtu d’un costume de lin bleu sombre. Un blanc aux cheveux roux bouclés auquel des lunettes rondes en écaille donnaient un air d’universitaire ou d’avocat. Son visage très pâle était absolument inexpressif. Il est entré d’un pas lent sur la rotonde, a jeté un coup d’œil circulaire qui ne s’est arrêté que très brièvement sur moi, puis il est simplement allé se poster sur la terrasse en bois pour contempler la mer en fumant un cigare. L’homme est resté longtemps accoudé à la balustrade, le dos tourné. Quand il s’est enfin retourné, il a fait mine de découvrir ma présence et, sans se soucier le moins du monde de la tête embrochée de Peter, il s’est avancé vers moi avec aux lèvres une esquisse de sourire. « Mon pauvre ami, vous êtes dans une position bien inconfortable » m’a-t-il dit en anglais avec une commisération amusée, et, pointant du bout de son cigare la tête du supplicié, il a ajouté : « Mais tout de même moins inconfortable que celle de votre camarade, n’est-ce pas ? ». Il a émis une sorte de gloussement puis est allé s’asseoir sur les gradins derrière moi, hors de ma vue.

Non, cette scène n’avait pas lieu. Elle ne pouvait pas avoir lieu. Mon tout dernier souvenir remontait à notre départ nocturne de la baie de Porto Alegre, à São Tomé, sur la barque volée. Nous avions eu un mal de chien à démarrer le moteur, simplement parce que nous avions oublié d’ouvrir l’arrivée d’air du réservoir. Ensuite c’était un trou noir d’où émergeaient seulement quelques images floues de mes délires dans la forêt : la danse au pied des cocotiers, ces histoires insensées, mes rires, mon effroi.

Derrière moi, l’homme est resté silencieux plusieurs longues minutes durant lesquelles j’ai craint d’être égorgé à chaque seconde. De toute évidence, ce type était fou. « Nous n’avons pas été présentés, je crois », l’ai-je enfin entendu dire dans mon dos. Que répondre à un dingue ? Attendait-il vraiment une réponse ? J’ai préféré me taire. Quelques secondes plus tard, une traînée d’étincelles a balayé le sol de la rotonde : l’homme venait de jeter le mégot de son cigare dans ma direction. Avec ce qui me restait de voix, j’ai immédiatement décliné en anglais mon identité, ma qualité, la vague raison de ma présence et je l’ai supplié de m’épargner. Il s’est esclaffé : « Vous épargner de quoi ? de qui ? ». La réponse était évidente, le spectacle d’horreur que nous avions sous les yeux me semblait assez éloquent. « Ne me tuez pas ! Je vous en prie … »J’ai crié ces mots que j’avais si souvent entendu au cinéma, et dont je n’arrivais pas croire qu’ils sortaient de ma bouche, puis je me suis mis à geindre.

L’homme est alors venu s’accroupir auprès de moi, il a plongé son regard nébuleux dans le mien. Il sentait l’alcool. « Au fait, je m’appelle John Myers. Enchanté ». Puis il a fait le tour du socle, m’a délié les mains et m’a aidé à me relever. « Vous me suivez ? ». Je l’ai suivi. Je l’ai suivi comme un somnambule. La nuit était tombée. L’obscurité était complète sous le couvert de la forêt équatoriale. Rien d’autre que des sifflements, des cris, un bruit de fond étrange (une sorte de vrombissement) et les battements de mon cœur affolé. Ma terreur avait changé de nature  : cet enfer sombre et humide que les effets secondaires du datura rendaient particulièrement terrifiant, je craignais de m’y perdre, d’y perdre la raison. Alors autant suivre cet homme qui paraissait ne me vouloir aucun mal dans l’immédiat. La marche dans ces ténèbres bruyantes a duré une dizaine de minutes, plus effrayante que les tours de train-fantôme de mon enfance à la fête foraine à Beauvais. Aucun spectre n’a surgi, aucune sorcière ne s’est jetée sur moi, aucune chaîne n’a tinté. C’était bien pire.

Nous avons finalement débouché dans ce qui semblait être une résidence de vacances. C’était un groupe de bungalows en bois regroupés autour d’une piscine grande comme un lagon ; au milieu de cette dernière se trouvait une île à laquelle deux passerelles donnaient accès et où trônait un grand bar circulaire abrité sous une paillotte. L’homme a contourné le comptoir pour en extraire une bouteille de bourbon et deux verres. « Buvez, vous en avez besoin ». Il a bu son verre cul sec, j’ai trempé mes lèvres dans le mien. Il m’a regardé longuement, sans un mot, comme s’il réfléchissait ou cherchait à lire un sentiment en moi, puis d’une voix forte il a appelé : « Ilona ! Ilona  ! ». Une grande fille blonde, vêtue d’un mini-short en jean et d’un haut de maillot de bain, nous a rejoint presque immédiatement. « Installe Monsieur dans le bungalow 6 et demande aux autres de venir. Tout de suite ! ».

J’ai suivi ladite Ilona jusqu’à ma chambre, elle roulant des hanches, moi titubant tant j’étais hébété. Elle n’a pas dit un mot, m’a à peine regardé. Lorsqu’elle m’a laissé, j’ai été surpris de n’entendre aucun verrou se refermer. J’aurais pu essayer de fuir, mais ma fatigue et ma confusion étaient telles que je suis tombé sur le lit. Je crois m’être endormi avant même que ma tête ne touche l’oreiller.

Édouard Launet
Quelque chose là-haut