L’Amérique m’inquiète

L’Amérique m’inquiète est le joli titre d’un recueil de chroniques que Jean-Paul Dubois écrivit pour L’Obs dans les années 90. Oui, l’Amérique était inquiétante alors, mais elle l’est évidemment plus encore aujourd’hui à l’heure Trump. Et plus que Trump lui-même, c’est le pays profond qui l’a porté au pouvoir qui inquiète. Cette tendance populiste et isolationniste a certes toujours existé, mais elle a rarement été aussi dominante. Or le fait est qu’on la connaît mal. On ne la connaît en fait qu’à travers ses débordements récurrents à coups d’armes automatiques.

Deux films américains actuellement sur les écrans permettent de mieux sonder ces abysses, pour autant qu’on les regarde comme des métaphores. Deux films extrêmement différents, et qui n’avaient probablement pas pour projet initial de radiographier l’Amérique : il s’agit d’une part de Logan Lucky, de Steven Soderbergh, sorte d’Ocean Eleven chez les ploucs, et d’autre part du Musée des merveilles, de Todd Haynes, adaptation d’un livre pour enfants qui met en parallèle le New York de 1927 et celui de 1977.

Logan Lucky, casse de Soderbergh sur les décombres de l’Amérique

Logan Lucky est un brillant divertissement – il raconte le braquage par des glandus du coffre-fort d’un circuit automobile en Caroline du nord – dont le principal attrait réside dans ses clins d’œil répétés au cinéma de Robert Altman, tout particulièrement à Nashville (1975). Mais si Altman filmait avec tendresse une Amérique en voie de décomposition, Soderbergh procède lui à une autopsie, menée qui plus est avec un brin de cynisme. C’est un cinéma d’après la catastrophe, peuplé de roublards, de malins et de désenchantés.

Todd Haynes en son macabre musée

Le Musée des merveilles est une autre forme de divertissement qui, lui, emprunte beaucoup à Tim Burton et à sa maniaquerie graphique. C’est un film précis mais désincarné, qui fait plus confiance à ses images qu’à ses personnages. Deux enfants sourds partent à New York à la recherche d’un parent – l’un dans les années 20, l’un dans les années 70 – et leurs trajectoires dans le temps et dans l’espace vont finir par converger. L’histoire est fort aimable, mais la sidération qu’induit le film de Soderbergh a un tout autre moteur : le choc de la reconstitution incroyablement minutieuse mais froide de deux époques révolues. C’est encore une autopsie, car ce Musée est rempli de créatures mortes au point que l’on a l’impression de visiter un cimetière. Burton était plus amusant, qui allait chercher ses images au fond de son coeur d’enfant pour dessiner un avenir.

Ce cinéma d’après le désastre nous aide finalement à nommer ce désastre : la fin des illusions et du rêve, la mort des idéaux, le malaise d’un monde qui n’avance plus que sur l’élan d’hier et qui se sait condamné à s’arrêter tôt ou tard. L’Amérique est inquiète et nous inquiète parce qu’elle sait et que nous savons que quelque chose est fini. Et que rien d’autre ne semble commencer.

Édouard Launet
Cinéma

Logan Lucky, de Steven Soderbergh. Avec Channing Tatum, Adam Driver, Daniel Craig et Katie Holmes. 2h00.

Le Musée des merveilles, de Todd Haynes. Avec Oakes Fegley , Julianne Moore et Michelle Williams. 2h00.

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