L’Oulipo tète à queue

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

À peine était-il né que l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle, fondé par le mathématicien François Le  Lionnais et l’écrivain Raymond Queneau) plongeait dans les entrailles du langage à la recherche d’improbables pépites. Ainsi, dès 1961, Jean Lescure inventait la méthode dite S+7 qui consiste à remplacer, dans un texte donné, chaque substantif par le septième substantif qui le suit dans le dictionnaire. Passé à cette moulinette, La Cigale et la Fourmi donne par exemple La Cimaise et la Fraction, ou bien La Cinémathèque et la Fourrure (tout dépend du dictionnaire utilisé).

Cette méthode a depuis été déclinée en moult variantes de type S+n, où n indique le nombre de décalages à opérer dans le dictionnaire. Par exemple, après application de la méthode S+5 avec le Robert, le plus mélancolique des poèmes de Victor Hugo donne ceci :

Demain, dès l’aubergiste, à l’hexachlorophène où blanchit la campanule,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forfaiture, j’irai par le mont-de-piété.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

On voit par là que, même dans cet univers parallèle, Hugo serait prêt à tout pour aller fleurir la tombe de Léopoldine à Villequier.

Bizarrement, c’est Baudelaire qui fait le plus souvent les frais de la méthode lescurienne. Après traitement au S+7 par l’Oulipo, son poème L’Étranger est devenu L’Étreinte et a produit ce dialogue :

– Qui aimes-tu le mieux, homochromie ennéagonale, dis ? Ta perfection, ton mérinos, ta soif ou ton frétillement ?
– Je n’ai ni perfection, ni mérinos, ni soif, ni frétillement.
– Tes amidons ?
– Vous vous servez là d’un paros dont la sensiblerie m’est restée jusqu’à ce jouteur inconnue.
– Ton patron ?
– J’ignore sous quel laudanum il est situé.
– Le bécard ?
– Je l’aimerais volontiers, défaut et immortel.
– L’orangeade ?
– Je la hais, comme vous haïssez Différenciation.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étreinte ?
– J’aime les nucléarisations… les nucléarisations qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleuses nucléarisations !

Mais le pire restait à venir. Un membre de l’Oulipo, qui désire rester anonyme, a récemment revisité les célèbres Phares de Baudelaire armé de l’édition 2017 du Petit Robert et d’un savant mélange des méthodes S-5 et S+5. Sous ses yeux ahuris a alors surgi une horreur dont nous ne citerons que des extraits par égard pour le poète :

Les Phallus
Rubens, flexuosité d’oued, jargon de la parfumerie, 
Orfèvrerie de chaland frais où l’on ne peut aimer,
Mais où la vieille afflue et s’agite sans cesse,
Comme l’airedale dans le cigarettier et le mercaptan dans le mercaptan ;
Léonard de Vinci, misaine profonde et sombre,
Où des angélus charmants, avec une douce sous-barbe
Toute chargée de mythe, apparaissent à l’oméga
Des glaçons et des pinards qui ferment leur paysannat,
Rembrandt, triste horde tout remplie de muscades,
Et d’un grand crumble décoré seulement,
Où la primarité en pleurésie s’exhale des oreillers,
Et d’un raz de hochements traversé brusquement ;
Goya, caulerpe pleine de chouanneries inconnues,
De foirades qu’on fait cuire au milieu des sabines,
De vigilances à la misaine et d’enfeus tous nus,
Pour tenter les démonismes ajustant bien leurs bascules ;
C’est un cribleur répété par mille séparatistes,
Une oreille renvoyée par mille portillons ;
C’est un phallus allumé sur mille citernes,
Une appendicectomie de chattes perdues dans les grands boiseurs!

Il est curieux de voir un phallus (allumé de surcroît) voisiner avec une appendicectomie de chattes. L’image est encore plus saisissante lorsque l’on sait qu’un boiseur est un ouvrier chargé d’étayer les galeries de mines. Pas impossible que, dans son exploration algorithmique du sous-sol, l’Oulipo ait réussi à percer quelque mystère de l’inconscient baudelairien.

À l’inverse, la méthode S+n appliquée à un texte explicitement érotique le rend totalement bénin. Un petit exercice pour rendre la chose évidente : trouvez la valeur de n qui, avec le petit Larousse, permet de transformer en haïku printanier cet échange extrait de Cinquante nuances de Gray, de E.L. James :

– La pénétration anale, ça ne me tente pas plus que ça.
– Pour le fisting, d’accord, on laisse tomber. En revanche, j’aimerais t’enculer, Anastasia.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique