Marguerite Duras à Calcutta

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Il faut avoir vécu l’an de grâce 1969 pour avoir une juste idée du choc que fut, cette année-là, la création à New York et à Londres de la comédie musicale Oh ! Calcutta !. Ce spectacle arrivait dans le sillage de Hair — autre show qui avait fait scandale deux ans auparavant parce que les acteurs étaient nus sur scène (c’était une première dans un spectacle grand public) — mais Oh ! Calcutta ! allait bien plus loin dans la transgression. La chose se composait d’une série de sketches d’avant-garde réunis par le critique de théâtre et dramaturge britannique Kenneth Tynan. Ce grand pourfendeur de la censure voulait que chacun de ces sketchs vienne briser un tabou, le tout sous le patronage moral et amusé du peintre Clovis Trouille et de sa toile Oh ! Calcutta ! Calcutta ! (pour Oh quel cul t’as ! évidemment).

Le succès de Oh ! Calcutta ! fut immense : près de 6 000 représentations à Broadway, 4 000 à Londres et des adaptations un peu partout dans le monde. Difficile de dire que le spectacle n’avait ni queue ni tête puisque des queues, il y en avait de proéminentes sur scène, et que des têtes, il y en avait plein l’affiche : Samuel Beckett, John Lennon, Sam Shepard et Edna O’Brien sont en effet quelques-unes des plumes qui acceptèrent de participer à l’écriture du spectacle. Et encore, il manque à cette liste le nom de Marguerite Duras, dont on sait depuis peu qu’elle fut également sollicitée par Kenneth Tynan.

Mort à Los Angeles en 1980, Tynan a bien voulu laisser derrière lui quelques cartons d’archives ; personne ne s’y était vraiment intéressé jusqu’à ce qu’un historien de UCLA y mette enfin son nez et exhume, entre autres trouvailles, une correspondance entre Duras et Tynan à propos de Calcutta. On y apprend que l’auteur de Moderato Cantabile avait, dans un premier temps, refusé de contribuer, répondant par un mot très sec à Tynan (“Autre chose à faire. M.D.” en est l’intégralité). Cependant, quelque temps plus tard, apprenant que Beckett, lui, avait accepté — il a fourni le prologue, qui se résume à une pièce de 24 secondes sans acteur, avec une simple bande-son reproduisant un cri bref suivi du souffle d’une personne inhalant et exhalant lentement, puis un second cri… — , Duras avait finalement donné son accord et envoyé un texte d’une dizaine de feuillets. Cette fois, c’est Tynan qui s’est désisté après lecture de cette contribution, dont voici les première lignes :

L’homme aurait été assis sur le lit face à la porte ouverte sur le couloir. Il regarde une femme nue qui est couchée à quelques mètres de lui sur le parquet. Un parquet de bois exotique. Autour d’eux il y a une chambre qui s’abîme dans une déclivité brutale vers le désespoir et un minibar. C’est une chambre d’hôtel.
La femme respire doucement, elle ne peut pas voir l’homme, elle est séparée de l’ombre intérieure de la chambre par l’aveuglement de la lumière du plafonnier. Son corps est pâle comme s’il n’avait jamais vu le jour. Peut-être ne l’a-t-il jamais vu, d’ailleurs. Peut-être cette femme n’est-elle jamais sortie de cette chambre. Ou alors brièvement, pour uriner. Ainsi aurait-elle fait parfois. Parfois aussi, elle aurait fait très différemment. Différemment toujours. C’est ce que je vois d’elle.
Elle n’aurait rien dit, elle n’aurait rien regardé. Face à l’homme assis sur le lit, sous ses paupières elle est enfermée. Au travers elle voit transparaître la lumière brouillée du plafonnier. Elle sait qu’il la regarde, qu’il voit tout, qu’il la voit nue. Elle le sait les yeux fermés comme je le sais moi, moi qui regarde. Il s’agit d’une certitude.
Elle dit : “Je crois que je vais vomir”. L’homme répond : “Tu crois ?”. Elle : “Je ne sais pas”. Lui : “Viens sur l’édredon”. Elle : “Je t’aime. Toi”.

La lettre de refus de Tynan (celui-ci a gardé une copie de tous ses courriers) est assez brève :

Madame,
J’ai pris connaissance de votre projet de sketch intitulé La mollesse de l’édredon et l’ai examiné avec intérêt.
Malheureusement, il ne correspond pas à ce que je recherche dans le cadre de mon spectacle. L’usage du conditionnel passé première forme est certes originale dans ce contexte, mais il n’a jamais fait bander personne. Pour cette raison, et quelques autres que je n’ai pas le courage de développer ici, je ne peux donner suite à votre projet.
Je vous remercie toutefois de la confiance que vous avez bien voulu m’accorder et vous prie de croire en l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Kenneth Tynan, Esq.

Bien des années plus tard, en 1980, Marguerite Duras publiera un petit ouvrage (36 pages) d’un érotisme violent, intitulé L’Homme assis dans le couloir, qui reprendra dans ses grandes lignes la contribution refusée par Tynan. Rien ne se perd ! Mais d’édredon, il n’y sera plus question.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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