Sur la ligne de crête, deux enfants juifs

Dans le récit qu’Ovide fait de sa métamorphose, Perdrix à douze ans. L’enfant confié par sa mère à Dédale, pour son apprentissage, ne vivra pas sa vie d’homme. L’oncle, jaloux de l’ingéniosité du neveu, le précipite « du haut de la citadelle sacrée de Minerve », et prétend qu’il a glissé. « Mais l’enfant, pour ses talents, Pallas l’aime, le recueille et le change en oiseau qu’elle couvre de plumes au milieu des airs. » Perdrix sera l’oiseau « qui se souvient d’autrefois et craint tout ce qui est hauteur », crainte que n’aura pas Icare. Le fils de Dédale, on le sait, « poussé par ce désir de ciel » s’élèvera si près du soleil qu’il en perdra ses ailes de cire et la vie. Accueillir un enfant, puis le détruire ; provoquer la mort d’un enfant en voulant le sauver par une fuite périlleuse : les mythes atemporels travaillent des questions d’une brûlante actualité.

Marie Cosnay, qui a traduit Ovide, nous conduit avec Comètes et Perdrix dans les dédales d’une enquête : celle qu’elle mène sur une affaire d’après-guerre qui tint huit ans le monde en haleine. Après avoir recueilli et caché les frères Finaly, deux enfants ainsi rescapés de la Shoah, mademoiselle Brun, la guerre finie, refuse d’envoyer les orphelins rejoindre leur famille en Israël. De l’enlèvement des enfants Finaly par celle qui les a d’abord sauvés, de ce qu’il a fallu de complicité et de duplicité des instances catholiques pour soustraire à leurs proches deux garçons juifs sous prétexte qu’ils auraient été baptisés (« d’une main on protège, de l’autre on kidnappe »), Marie Cosnay construit un récit labyrinthique qui tient autant du mythe que du reportage et dans lequel on lit en filigrane un questionnement pressant sur l’accueil.

Les remous de l’horreur

Dates précises, noms et lieux en titres de chapitres, notes de marge, documentation et témoignages, informations recoupées, critiquées, Comètes et Perdrix se construit au rythme d’une enquête méticuleuse qui va de l’avant mais ne s’interdit pas les éclairantes digressions, les va-et-vient d’un personnage l’autre, les détours temporels, les incises. Rien ne sonnerait plus faux qu’un récit linéaire de l’affaire Finaly où entrent en tension la situation de la France libérée de l’occupant nazi mais pas de l’extrême-droite, le nationalisme basque, la dictature de Franco, les réseaux de la Résistance, ceux de la contrebande, l’espionnage international, le pouvoir de l’église catholique, et où les rumeurs, les mensonges et les silences ont autant de poids que les faits, sont des faits. Dans cette brume où priment les enjeux géopolitiques sur le respect des enfants, la voix de l’autrice-narratrice qui s’interroge sur ce qu’elle apprend, sur ce qu’elle cherche, sur ce qu’elle fait en se plongeant dans cette affaire oubliée, est une bouée à laquelle s’accrocher pour ne pas sombrer dans les remous de l’horreur. « Les communistes, en 1953, sont très occupés, Staline vient de mourir, Julius et Ethel Rosenberg vont être exécutés, ils ne s’intéressent pas, au printemps 1953, au sort de deux enfants qu’on a fait baptiser pour pouvoir se les garder, tout ça est bien joli, je me disais, bien joli, je me demandais ce que je pouvais faire, plus de soixante ans après ces histoires, de ces curés, de ces admirateurs de Maurras, de tous ces pétainistes – et j’étouffais. »

Histoire mythique

En 1953, quand le froid les saisit près du rocher des Perdrix, quatre cent quatre-vingt-six mètres de haut et une vue panoramique sur le Pays basque, suivant un passeur et un curé les menant secrètement en Espagne, Robert à douze ans et Gérald à peine moins. Leur enfance clandestine est marqué par le danger qui n’en a jamais fini de poursuivre les juifs : l’antisémitisme. Dans cette histoire mythique de deux enfants juifs de parents juifs, nés et grandis avec le danger polymorphe d’être juif dans un monde où l’antisémitisme se trouve toujours de bonnes raisons, il n’y a pas de dieux quoique monsieur le curé en dise, mais la dégueulasserie de tout un aréopage très humain et catholique, laïcs et religieux mêlés, obstinés à arracher deux enfants à leur famille, parce qu’elle est juive.

De quelle métamorphose est-il ici question ? De celle de la puissante mademoiselle Brun qui, sauveuse d’abord, se brûle les ailes en se faisant ravisseuse d’enfants, au nom du Christ ? De celle des rescapés rapatriés dont un journaliste écrit qu’ils rentrent « si dramatiquement étrangers au monde des vivants » ? De celle de tous les enfants juifs cachés dont on a changé le patronyme, changé l’histoire, changé la religion, si bien qu’il serait folie de la part des « fantômes » revenus d’Auschwitz de les « réclamer » ?

D’un désespoir à l’autre

« Ce qu’on n’aime pas chez les Juifs, c’est qu’ils restent juifs, avait écrit Maurice Garçon. » L’avocat prendra la défense de la famille des enfants, luttera « pour que les petits Finaly restent juifs ». Mais dans le monde des mortels les miracles sont rares. Ce que l’on comprend, c’est plutôt l’immuable : l’enracinement des uns à l’extrême-droite catholique qui les mène du pétainisme au franquisme et à l’OAS, l’engagement des autres dans la résistance aux injustices qui fait courir, six ans après la guerre, une Germaine Ribière à travers des paysages inconnus : « Un journal de la côte basque se moque de la grande résistante qu’elle a été, femme savante sur routes de montagne, écrit un journaliste, en quête éperdue de deux enfants enlevés par des soutanes. » Et beaucoup d’opportunistes prêts à toutes les compromissions. « Robert et Gérald ne sont pas la question. Quelle est la question ? Négociations, accords, rencontres, du pape au ministre de l’Intérieur aux ministres de Franco aux nonces et aux ambassadeurs, les trafics prennent la place de la question, ils sont la question, la question est ce qui roule, fait rouler, d’un lieu à l’autre, de joncs à alluvions, le peu d’idées qu’ont les hommes, d’une date à une autre, d’un désespoir à l’autre. »

Qu’est-ce qui tient ?

La frontière, « lieu de toutes les transgressions » se glisse partout, sinueuse comme la Bidassoa. Ligne de papiers, ligne d’armes et de sang, ligne de larmes, la frontière est mouvante mais indifférente à ceux qui la foulent dans les deux sens, trafiquants, exilés, combattants, évadés, bandits, enfants, et aux drames dont elle sert de théâtre. Rien de plus poreux qu’une frontière sans doute, et de plus dangereux ? Marie Cosnay vit au Pays basque et sait ce que la frontière fait aux réfugiés que le voyage d’exil oblige à franchir, à n’importe quel prix. L’autrice fait résonner l’affaire Finaly dans le contexte d’aujourd’hui, interroge ce que l’accueil signifie pour celles et ceux qui donnent asile. Dans Comètes et Perdrix se lit, exemplaire, la folie que constituent « cette force qu’il y a à garder, cette passion de protéger ». Mademoiselle Brun brave les lois et subit la prison pour ne pas rendre Robert et Gérald Finaly à leur famille, à leur religion, à leur liberté. À l’instant du basculement vers la résolution de l’affaire, Marie Cosnay s’interroge : « Qu’est-ce qui tient malgré le point fatal où se rendent, les unes après les autres, nos histoires ? Qu’est-ce qui tient si ce n’est cette circulation d’enfants, qu’on veut garder par-devers soi alors qu’ils sont vifs, Marie Cosnay à Paris en 2017 © Gilles Walusinskiintenables et brûlants – qu’ils sont l’or léger dont on parle toujours et qu’on ne voit jamais ? »

Juliette Keating
Littératures


Comètes et Perdrix
de Marie Cosnay, Éditions de l’Ogre (mars 2021)