La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Office déplace les murs
| 17 Jan 2017

« Notre architecture est délibérée, pleinement consciente, et se soucie (uniquement) du produit final. Seul le projet dans son ensemble, complètement terminé, fini (sur papier ou en pierre) s’inscrit dans le monde et peut donc prendre une position par rapport à lui. » Tout est en effet très « délibéré » chez Office KGDVS, agence bruxelloise animée depuis 2002 par les architectes Kersten Geers et David Van Severen. Elle pose et propose son postulat « Everything Architecture » (Tout est architecture), au centre Arc en Rêve, à Bordeaux.

“Everything architecture” par l'agence belge basée a Bruxelles OFFICE, Kersten Geers et David Van Severen ©Rodolphe EscherAu premier regard, leur exposition surgit de manière très plastique. À travers de grandes maquettes monolithes, des photographies, œuvres d’artistes, dessins, prototypes… Il y a là un plaisir à faire un premier tour dans un univers sculptural servi par un éventail de matériaux, en se laissant juste happer par des formes géométriques élémentaires – carrés, cercles, triangles, cubes, plans inclinés, cylindres. Un vocabulaire digne de Donald Judd ou de Sol LeWitt. Qui dialoguerait avec les photographies représentant la villa Valmarana de Palladio (1546) à Vicenza, en Italie.

Solo House - “Everything architecture” par l'agence belge basée a Bruxelles OFFICE, Kersten Geers et David Van SeverenOn passe ainsi de la maquette en bois de la bibliothèque d’Asplund, à Stockholm, en forme de cube pris dans un cylindre, à la maquette en liège et métal de Solo House, une maison circulaire réalisée à Barcelone, dont le plancher et la toiture forment deux anneaux. L’ensemble de la cinquantaine de projets rappelle que l’architecture reste un art et une culture, entre projections et réalisations. Office justifie cette mise en scène : « Tout ce qui est produit par l’agence – projets de papier ou en pierre, travaux théoriques, maquettes – doit être considéré comme un projet à part entière. Tout ce qui est montré dans l’exposition – projets, recherches, travaux d’artistes – est architecture. »

Passage frontalier - “Everything architecture” par l'agence belge basée a Bruxelles OFFICE, Kersten Geers et David Van Severen

Dans ce parcours esthétique, il devient vite évident, et jouissif, de déceler les intentions de ces architectes critiques. Qu’est-ce qui fait leur identité ? La notion de limite, de frontière est au centre, ou plutôt autour de leurs projets. Oui, il y a des murs autour de ces architectures et pas ceux de Donald Trump. Pour Kersten Geers et David Van Severen, il s’agit d’ouvrir ces fermetures à d’autres possibles, de mieux fermer pour créer d’autres portes, de l’épaisseur habitée. Le « Passage frontalier » entre le Mexique et les États-Unis (projet, 2005), mur d’enceinte blanc de neuf mètres de haut, définit un passage piéton, oasis plantée de palmiers, abritant des pavillons pour le contrôle des passeports et l’administration. La « ville refuge » de Ceuta, entre Maroc et Espagne (projet, 2007), est une cité formée à partir d’un vaste carré, entouré d’un épais rempart habité où se trouvent toutes les infrastructures. La place fortifiée est laissée libre. La frontière est démultipliée, investie, devient épaisseur, c’est de l’architecture. 

D’autres limites ont d’autres intentions. Le critique espagnol Juan Antonio Cortés, enseignant à l’université de Valladolid et critique à El Croquis, le souligne : « … les projets les plus intéressants de l’agence introduisent souvent la création délibérée d’une nouvelle limite, indépendante des limites contraintes et existantes du lieu. L’ancienne et la nouvelle limite génèrent donc un espace, une épaisseur souvent utilisée pour intégrer différentes fonctions du projet. » Ce qui permet aux concepteurs de s’abstraire d’un site, de se protéger d’un contexte, de la « masse confuse des constructions qui constituent notre environnement ». Villa Buggenhout - “Everything architecture” par l'agence belge basée a Bruxelles OFFICE, Kersten Geers et David Van SeverenLogements et maisons peuvent se définir par leur clôtures, comme la villa Buggenhout, en Belgique (réalisée, 2010), dont la clôture contient les pièces du rez-de-chaussée et un jardin ordonné. Un autre jardin, sauvage, est conservé au-delà de la clôture.

Vocabulaire géométrique, frontières épaisses, Office rime avec la notion de « presque rien » : « Aujourd’hui, le monde est à la fois intériorisé et urbanisé, tout est construit mais (presque) rien n’est architecture. Dans ce contexte, le seul que nous ayons – un champ uniformisé – il nous faut comprendre comment produire un minimum de confort, des biens communs, des points d’ancrage, des espaces de vie, un lien avec nos traditions culturelles. » Cet « infinitésimal » revendiqué, ce « presque rien » se traduit par une économie de moyens, une écriture simple et précise, où les pleins et les vides sont très nets, les choix assumés, bien rangés. Mais la tension, la contradiction anime ce qui pourrait être aplati. Résidence secondaire - “Everything architecture” par l'agence belge basée a Bruxelles OFFICE, Kersten Geers et David Van SeverenTension entre les formes et les usages, dans la résidence secondaire Merchtem par exemple, en Belgique (réalisée, 2012). Sur un terrain étroit à l’arrière d’une maison rénovée, l’accès se fait par une porte dans le mur d’enceinte. Cet espace clos est divisé en quatre parties égales où se confrontent une verrière coulissante, un habitat, un jardin.

L’abstraction de certaines réalisations n’exclut pas la séduction, la singularité ambiguë entre passé et contemporain. Souvent les matériaux parlent. C’est le cas avec le centre des musiques traditionnelles, le Bahrain Authority for Culture & Antiquities, aux Émirats arabes unis (réalisé, 2016). Deux extensions similaires de dar (maison) appelées majlis (salle commune) font revivre les traditions des pêcheurs. Leurs structures en béton accueillent pièces communes et locaux techniques. L’ensemble est couvert d’une maille en acier, que l’on soulève lors des concerts comme un rideau de théâtre. L’architecture selon Office ? « Un appareil permettant de définir l’espace, un outil pour créer des hiérarchies, une machine pour les illusions »… Des illusions aussi bien imaginées dans une ville nouvelle de Corée du Sud, dans une maison de 25 pièces à Ordos en Chine (Mongolie intérieure), dans l’établissement d’enseignement agricole de Louvain ou sur passerelle à Gand. Un voyage dans des « choix judicieux » qui seuls permettent « de survivre aux bruits de notre époque ».

Etablissement d'enseignement agricole - “Everything architecture” par l'agence belge basée a Bruxelles OFFICE, Kersten Geers et David Van Severen

Anne-Marie Fèvre
Architecture

Everything ArchitectureOffice, Kersten Geers David Van Severen architectes, Bruxelles. Exposition au centre Arc en Rêve, Bordeaux, jusqu’au 12 février 2017.

[print_link]

0 commentaires

Dans la même catégorie

L’irréparable

Il y a cinquante ans étaient détruits les pavillons Baltard. Malgré la mobilisation internationale, l’irréparable a été commis. Ces merveilles ont été remplacées par l’auvent le plus cher du monde. Ainsi va le monde et c’est à pleurer.

La porte de Champerret, bouche verte, Main jaune

Fermée en 2003, tour à tour, décharge, squatt et grotte abandonnée, la Main jaune est à l’aube d’une nouvelle vie. Mais il n’y a pas que cet ancien temple du roller qui va ici changer de main. Deux autres sites abandonnés et invisibles vont ré-émerger, parmi les projets lauréats de Réinventer Paris. C’est donc par ses marges, son sous-sol périphérique, avec de petits sites réactivés, que la porte de Champerret fait sa mue.

Les Abandonnés, polar du logement

Les Abandonnés. Histoire des « cités de banlieue » de Xavier de Jarcy nous explose au nez comme certaines tours rendues coupables qui ont été depuis détruites. De la cité-jardin de Suresnes construite en 1921 aux grands ensembles des années 1970, le journaliste de Télérama démontre que le logement social a été toujours théorisé dans « un urbanisme autoritaire formulé dans l’entre-deux-guerres », et surtout dans une économie de guerre récurrente où l’habitat est sans cesse relégué au non prioritaire. D’abord dans un « dirigisme sans argent », puis dans la spéculation quand le libéralisme va s’imposer. (Lire l’article)

Si l’archi m’était contée

Dans la fastueuse « ville nouvelle » créée par Louis XIV, trônent les futures gares du Grand Paris, des parcours historiques, de nouveaux bâtiments locaux, et des expositions menées par les écoles d’architecture et du paysage de Versailles. La première BAP, Biennale d’architecture et de paysage d’Île de France, se dessine et balance sur deux pieds. Des plus politiques et polémiques aménagements, aux projections « Augures » plus rêveuses de jeunes concepteurs et artistes. Entre ville et nature, particulièrement au Potager du Roi. Une première biennale, c’est alléchant, une certaine liberté pionnière devrait s’y exprimer… (Lire l’article)

À lire également