Voyager en résistance

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Brochure papier glacé. Haut de gamme. Même si le bleu mers du Sud sature légèrement et que le détour des feuilles de cocotiers floute l’image. Comme un léger tremblement du paysage idyllique, exotique mais pacifié par le nombre d’étoiles, d’épis ou autre système d’évaluation propre à la gestion de l’hôtellerie. Il y en a pour toutes les bourses et pour tous les goûts…à condition de rester dans les sentiers battus. Même quand on vous les vend comme de l’inédit, du vierge, du jamais vu-senti-testé-bouffé-baigné !

Du rêve, de la détente, de l’aventure, de la culture, de l’extrême, du zen, du pittoresque, des amis, des rencontres… dans le grand continent du tourisme, tout est possible. Éco-tourisme, durable, responsable, tourisme éthique, tourisme sexuel, tour operator, tour de la terre. Que vous soyez luxe, roots ou amateur de glamping (mélange de glam attitude et de camping), il y a forcément une offre pour vous ! Bientôt la Lune, Mars… La soif de découverte – ou d’impérialisme – est sans limite. Y’a bon… On vous fait miroiter que vous allez être le premier à poser le pied sur la terre du bon sauvage tout en logeant dans des hôtels étoilés comme une voie lactée ! Toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus cher. La “tourista” semble capter les évolutions de la société, des consciences et les hauts et les bas des porte-monnaie. Le voyage se prévoit, s’organise. Trouver le bon séjour, avec le bon pourvoyeur d’accès au rêve, caler ses vacances… l’aventure est calibrée. Exit le routard. Le voyage est devenu tourisme et a tenu Salon cette fin de semaine. On pouvait même y voir des “start-up qui révolutionnent” les vacances ! Alors si pour vous vacances=tourisme=voyage organisé, banalisé et balisé, une lecture s’impose pour découvrir Le voyage en roue libre : Dernières nouvelles du Sud de Luis Sepúlveda avec des photos de Daniel Mordzinski.

Luis Sepúlveda, Daniel Mordzinski, “Dernières nouvelles du sud”, éditions Métailié, 2012
© Daniel Mordzinski – Éditions Métailié

Au commencement était le départ : “Nous sommes partis un jour vers le Sud du monde pour voir ce qu’on allait y trouver.” Les deux compères quittent Buenos Aires, rallient la Patagonie puis la Terre de feu. 3500 km ! Pas d’exploit sportif à la clef, pas de mission à remplir. Musarder, prendre le temps, boire un verre ou plusieurs, laisser le temps filer, rencontrer : une vieille femme presque centenaire dont le nom est un roman à lui tout seul : doña Delia Rivera de Cossio, un luthier récupérant du bois pour façonner les violons de l’orchestre symphonique de Berlin…

Luis Sepúlveda, Daniel Mordzinski, “Dernières nouvelles du sud”, éditions Métailié, 2012
© Daniel Mordzinski – Éditions Métailié

Et surtout constater que la Patagonie devient un enjeu économique, écologique pour les milliardaires. Le gouvernement chilien poursuit les habitants qui s’opposent à la construction d’énormes barrages destinés à la production d’électricité mais qui provoqueraient des dégâts énormes sur l’éco-système. Plaidoyer humain, politique, le voyage devient état des lieux d’une terre qui n’est déjà plus. Alors suivez ces deux guides ès humanités et, aux prochaines vacances, partez sans boussole, le nez en l’air, les pieds… sur terre !

Luis Sepúlveda, Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du Sud, traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, éditions Métailié, 2012

Béatrice Putégnat
Ordonnances littéraires

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