Rimbaud et Verlaine autour d’un trou du cul

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Verlaine et Rimbaud, détail de “Un coin de table” de Henri Fantin-Latour (1872)

En 1869 était publié à Paris un court recueil, L’Idole, dans lequel un poète Parnassien aujourd’hui quelque peu oublié, Albert Mérat, célébrait le corps féminin en dix-huit sonnets. Chacun était dédié une partie de l’anatomie féminine : les mains, le ventre, les épaules, la bouche, le front, etc. N’y manquait finalement que l’anus. Eh bien deux ans plus tard, ce sont rien moins que Paul Verlaine et Arthur Rimbaud qui se sont employés à réparer cette lacune en composant à quatre mains un Sonnet du trou du cul. C’était pour eux une manière de moquer un Mérat au style parfois emphatique, mais aussi son éditeur frileux, Alphonse Lemerre, qui avait écarté de L’Idole quelques lignes jugées trop impudiques.

Le Sonnet du trou du cul, écrit en octobre 1871, commence par deux quatrains de la plume de Verlaine, et s’achève par deux tercets de celle de Rimbaud. Voici in extenso ce complément osé à L’Idole, qui fut par la suite inclus dans l’Album zutique :

Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
À travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon Rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte câline ;
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !

Il n’est pas difficile de voir dans cette pièce une description allégorique de la sodomie. Or on sait depuis peu que ce pastiche aurait pu être beaucoup plus cru encore. Est en effet récemment passée aux enchères chez Christie’s Paris une longue lettre inédite de Verlaine à Rimbaud (vendue par on se sait qui et retrouvée on ne sait comment) qui fut écrite quelques jours après la dispute des deux amis/amants à Londres en juillet 1873. Évoquant avec nostalgie les amours passées, Paul Verlaine y recopie ce qui semble avoir été une première version du Sonnet du trou du cul. Ici, comprend-on à la lecture de la lettre, ce fut Rimbaud l’auteur des quatrains et Verlaine celui des tercets :

Parfois ils devinaient à l’orée du tunnel
Une ondine diaphane aux cheveux ardoisés
Qui, d’un geste charmant, leur indiquait l’entrée
D’un passage menant vers le gouffre charnel

Ils savaient bien alors que la joie éternelle
Qui arrive très droite, avec agilité
Serait le deuil sans fin de leur virginité
Il faudrait bien entrer dans le sensationnel !

D’abord j’hésite un peu et puis j’y mets le doigt
Pour n’en tirer qu’une vesse et un frisson d’effroi
Voici venir, me dis-je, une belle apocalypse

Puis dans le même élan j’y engage mon poing
Fouillant cet antre sombre jusqu’au moindre recoin
Bien surpris de n’extraire ni porphyre ni gypse.

Cette première version, à la fois plus osée et plus satirique que l’originale, a tout l’air d’évoquer ce qu’en termes contemporains on appellerait un fist-fucking. Sans doute les deux compères se sont-ils beaucoup amusés en la composant, bien que cette tentative de poésie brachio-proctique ne les ait finalement pas satisfaits. Ou peut-être ont-ils eu peur de rendre public un texte que beaucoup à l’époque eussent jugé obscène.

Toujours est-il que la lettre de Verlaine a été adjugée au prix de 310 000 euros, ce qui met l’anus à belle hauteur, et qu’il est désormais établi que le fist-fucking, que l’on croyait apparu aux États-Unis dans les années 1960, a été pratiqué en France dès le XIXe siècle.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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