Roumanie-Suisse : des femmes qui jouent

Le match s’est joué en fin d’après-midi, diffusé en direct sur TF1 juste après Joséphine Ange Gardien. Je suis amarrée au canapé, genou opéré deux jours auparavant.

“Pas très bandant comme match”, m’a dit un camarade écrivain au téléphone.

Suisse-Roumanie. Pas très bandant donc. 

J’ai failli rater le début, l’infirmière est arrivée dix minutes avant le coup d’envoi pour changer le pansement. Elle n’aime pas trop le foot, mais comme elle a un fils…

Le match commence.

Sur ma tablette je note des impressions et surtout le nom de certains joueurs qui parfois sont si agréables à entendre : Djourou, Shaqiki, Embolo, Prepelita…

Souvenir d’un match entendu à la radio où la répétition des noms de Makelele, Drogba, Makelele… sonnait comme une salsa.

Le match se poursuit. Les commentateurs ont l’air de s’ennuyer. L’un d’eux dit : “Faut-il blâmer un attaquant qui se crée des occasions ?”

J’ai ressorti le carnet tenu pendant une résidence d’auteur à Saint-Etienne. J’avais pris en photo les gens de la ville, un ballon à la main, les invitant à raconter un souvenir lié au foot. On a tous eu affaire à ce sport qu’on aime ou pas.

Sur leur banc, les costumes trois-pièces ressemblent à des politiciens en campagne. Menton mou et rigueur de la cravate.

Depuis quand les entraîneurs sont-ils devenus des coach ?

Un des commentateurs trouve aussi que certains ont grossi.

Un penalty nous réveille.

L’ombre portée des joueurs me donne parfois l’impression de regarder un film d’animation.

Ne pas penser à l’argent. Oublier les questions d’argent. On s’en fout de l’argent. Ne pas se gâcher le plaisir. Ne pas tout confondre. Je regarde les fesses de Rodriguez.

À des enfants de primaire qui fantasmaient pour plus de la moitié de devenir footballeur professionnel (pour la Ferrari et le pognon), j’avais répondu que les grands joueurs comme Zidane, Ronaldo ou Zlatan ont d’abord rêvé du ballon. Cet objet rond qui nous échappe, nous revient, nous réjouit, nous déçoit. Cet objet rond qu’il faut mener jusqu’au but et qui peut soulever une foule dans un même élan de joie.

Dans les yeux de certains enfants, il m’a semblé lire qu’ils comprenaient.

Si le rêve du ballon venait à disparaître, le football ne serait qu’une mise en scène spectaculaire qui laisserait le public définitivement sur la touche.

Sur le carnet, je note : Les supporters sont comme des toxicomanes. Il leur en faut toujours plus. Augmenter la dose qui ne fait plus assez d’effets.

Petite, j’accompagnais mes frères au terrain à côté de la grande cimenterie. Match du dimanche. Cela ne m’intéressait pas vraiment. Suspendue à la rambarde en béton qui délimitait les contours du stade, je m’exerçais au cochon pendu. L’arête de béton blessait le creux de mes genoux. Parfois mes frères hurlaient pour accompagner une action. Mon bas-ventre se contractait alors délicieusement.

Un jour, un de mes frères trouva que j’avais passé l’âge de jouer au cochon pendu : “Tout le monde voit ta culotte !”

Rouge contre jaune. Public coloré. Match insipide.

Sur le terrain, toujours la tentative infantile de relativiser un geste interdit alors que des dizaines d’objectifs sont rivés sur soi. Convaincre l’arbitre ici et maintenant.

L’arbitre est celui qui a le moins de vision du match. Au cœur de l’action mais en-dehors du jeu. 

J’ai une tendance à tenir pour l’équipe la moins sympathique. Là je ne parviens pas à me décider.

Quart de final de la coupe du Monde 2014, France-Allemagne, je partage un plateau-repas avec mon compagnon. Au but de Mats Hummels je tressaille. Il se retourne vers moi : “Tu ne tiens tout de même pas pour les Allemands ?”

Surface de réparation est un terme que j’aime bien, c’est le titre d’un livre du poète François de Cornière

Un coup de boule peut devenir une œuvre d’art.

Les commentateurs insistent : On peut gagner jusqu’à 100 000 euros de cadeaux et s’affichent sur l’écran des numéros de téléphone payants.

Je relis des passages du livre Une main en trop de l’essayiste Paul Yonnet : “Le foot est une tension, une organisation de l’incertitude entre deux quasi égaux.”

À quel besoin répond ce sport ?

Je décroche du match malgré un deuxième but marqué. Mon genou est douloureux.

Je pense alors au superbe documentaire de la réalisatrice Carmen Butta. Des femmes qui jouent au foot à 4000 mètres d’altitude. Elles ne quittent leur chapeau multicolore qu’au moment de se rendre sur le terrain. Leurs jupes et leurs tresses virevoltent quand elles courent. Chaque action est accompagnée d’un éclat de rire. Jouer leur permet d’oublier la dureté du travail, la rigueur du climat et les difficultés de la vie. Dans les Andes péruviennes, des femmes quechuas du village Churubamba allaitent leur bébé à la mi-temps puis retournent courir après le ballon sandalettes aux pieds. Elles dribblent avec une habileté réjouissante pendant que des lamas grappillent quelques rares pousses vertes dans la terre brune. Gagner le match c’est la possibilité de rapporter au village des cochons d’Inde ou des sacs de semence de pomme de terre que les maris espèrent avec fébrilité.

Le match Suisse-Roumanie est terminé. Ce ne sont pas des cochons d’Inde que vont ramener chez eux les joueurs.

Score de un à un. Pas très bandant.

Fabienne Swiatly

Fabienne Swiatly vient de l’attente et de longues heures passées en Lorraine à s’inventer des histoires et un avenir. Poétesse, auteur de quatre romans publiés à la Fosse aux Ours, dont le dernier s’intitule Du Côté des Hommes (2016), elle anime également des ateliers d’écriture et écrit pour le théâtre. Plusieurs de ses pièces (Boire, Annette tombée de la main, Foxtrot ou Le Pas du Renard) se jouent actuellement en France.