Jules et Edmond de Goncourt : Dieu au bordel

  Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

“La religion est une partie du sexe de la femme.” Voilà une des citations des frères Goncourt qui se colporte de page web en page web sans que l’on sache trop d’où elle vient ni ce qu’elle signifie vraiment. La source est assez simple à trouver : c’est une phrase extraite du Journal, inscrite à la date du 11 avril 1857. Ce jour-là, c’est Jules qui tient la plume. Il commence le récit de la journée par ce joli trait : “Vu Marie. Je me garde bien de lui dire que c’est ma fête demain, parce qu’elle m’aurait demandé un cadeau”. Il continue par le compte rendu d’une réunion à la revue L’Artiste à laquelle étaient présents Théophile Gautier, Gustave Flaubert, Ernest Feydeau (père de Georges) et bien sûr les frères eux-mêmes. La discussion vient à rouler sur les métaphores. “Ses opinions n’avaient pas à rougir de sa conduite” (une chose ciselée par l’évêque Jean-Baptiste Massillon) recueille les compliments de Flaubert et Gautier.

Puis, des métaphores, la belle assemblée de littérateurs passe aux assonances. Pour Flaubert, une assonance doit absolument être évitée quitte à y passer huit jours entiers. Jules note : “Entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites recettes du métier, agitées avec de grands gestes et d’énormes éclats de voix, des procédés à la mécanique de talent littéraire, emphatiquement et sérieusement exposés, des théories puériles et graves et ridicules et solennelles, sur les façons d’écrire et les moyens de faire de la bonne prose ; enfin, tant d’importance donnée au vêtement de l’idée, à sa couleur, à sa trame, que l’idée n’est plus que comme une patère à accrocher des sonorités. Il nous a semblé tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire”.

Enfin, sans crier gare, tombe cette ultime phrase : “La religion est une partie du sexe de la femme.”

Il est tentant de penser que cet aphorisme est né durant la discussion dans les bureaux de L’Artiste, qu’elle est peut-être même une création collective de ce groupe de misogynes. Gustave Flaubert avait déjà effleuré le sujet dans une lettre à Louise Colet dans une lettre datée du 1er juin 1853 : “C’est peut-être un goût pervers, mais j’aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu’il y a en dessous. Je n’ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de cœur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à nœuds me chatouillent l’âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds”. C’était une première manière, assez troublante, de rapprocher sexe et religion.

Quelques mois après la réunion à L’Artiste, les frères Goncourt revenaient vers le sujet, théorisant : “Le couvent développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d’ouvriers, des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le cœur, font de la religion catholique un mauvais mode d’éducation de la femme pauvre. Elle la prédispose à l’amour idéal, et à toutes les choses romanesques et élancées de la passion, qu’elle n’est pas destinée à trouver dans son mari” (4 août 1857). Il faut alors comprendre que la religion est une partie gâchée de la sexualité féminine.

Quelques mois passent encore, et Flaubert, dans une lettre de février 1859, donne ce conseil à Ernest Feydeau : “Réserve ton priapisme pour le style, fous ton encrier, calme-toi sur la viande, et sois bien convaincu qu’une once de sperme perdu fatigue plus que trois litres de sang”. Ici, la sexualité serait donc une partie gâchée de la littérature.

Touillons maintenant le tout et passons à l’écumoire : il en ressort que notre aphorisme sibyllin pourrait bien être une condamnation simultanée de la religion, du sexe et de la femme. Certes, mais la question reste entière : cette phrase, que signifie-t-elle réellement ? Eh bien c’est l’écrivain et psychanalyste Anton Levben qui a finalement trouvé la réponse. Refusant de donner sa langue au chat —” ma langue à la chatte “ écrit-il en bon psychanalyste dans une note en français à la fin de son article paru dans la Psychoanalytic Review (1) — , il a lu et relu le Journal des frères avant d’y dénicher enfin cette clé, en forme de définition : “La femme : deux paires d’ailes autour d’un phallus”. Ce qui renvoie naturellement aux lèvres intimes, à ce qui s’y glisse et aux anges divins.

En fait, Jules et Edmond parlaient d’anatomie, tout simplement.

Édouard Launet
Chefs-d’oeuvre retrouvés de la littérature érotique

[1] The Psychoanalytic Review, vol. XVII, p. 455-467

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