Saint Phalle, “Belles” et rebelles

De Niki de Saint Phalle, on connaît d’abord les Nanas, ces sculptures représentant des femmes dansantes et généreuses. Surreprésentées sur des réseaux sociaux avides d’images colorées, elles ont joui d’un nouveau moment de gloire lors de l’exposition de 2014 au Grand Palais. On redécouvrait alors en masse (quelque 500 000 personnes en quatre mois), au-delà de ces grandes bonnes femmes, une artiste autodidacte, radicale et engagée.

Niki de Saint Phalle, Nana Boule (orange), circa 1966-1967 © André Morin, Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois, Paris
Nana Boule (circa 1966-1967)

Jusqu’au 21 octobre, la galerie parisienne Vallois, qui représente la succession de l’artiste franco-américaine, propose « Belles ! Belles ! Belles ! Les femmes de Niki de Saint Phalle », une exposition qui va au-delà des œuvres emblématiques et offre un regard décalé sur l’artiste franco-américaine.

Née en 1930 dans une famille franco-américaine bourgeoise conservatrice, mariée à dix-huit ans à l’écrivain Harry Mathews, c’est dans la douleur que Niki de Saint Phalle se découvre une relation personnelle à l’art. Nous sommes dans les années cinquante, et le couple ne va pas bien. Saint Phalle, alors mannequin, bascule. Au point d’être internée en hôpital psychiatrique durant six semaines.

Influencée par Jean Fautrier et Dubuffet (premier théoricien de l’art brut), elle trouve secours et thérapie dans la pratique du dessin et de la peinture. « J’ai commencé à peindre chez les fous, expliquera-t-elle en 1981 lors d’une exposition de ses œuvres à Duisburg (Allemagne). J’y ai appris […] à traduire mes sentiments, les peurs, la violence […] » Une violence manifeste dans les Tirs, ces tableaux performances qui lui apporteront une renommée internationale dans les années soixante. Elle y dégomme « la société et ses injustices », et peut-être aussi son père qui la viola alors qu’elle avait douze ans.

Cette violence, on la retrouve à plusieurs endroits dans « Belles ! Belles ! Belles ». À commencer par la blanche Bride (1965), cette sinistre mariée réalisée au Chelsea Hotel, alors que Saint Phalle y séjourne avec Jean Tinguely qui deviendra son époux en 1971. Fantomatique, la femme a les yeux creux, comme déjà morte. Elle semble empêtrée dans son voile, prise au piège, coincée à jamais dans son rôle d’épouse. La robe fait rêver, semble dire l’artiste, mais regardez ce qu’elle cache – une incarcération sociale, une vie de recluse.

Niki de Saint Phalle, The Bride or Miss Haversham’s Dream or When you love somebody, 1965 © Laurent Condominas – Niki Charitable Art Foundation. Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois.
The Bride or Miss Haversham’s Dream or When you love somebody, 1965

De solitude et de souffrance, il en était déjà question un auparavant. Saint Phalle rend alors un ultime hommage à Marilyn Monroe, décédée en 1962. De l’actrice, icône absolue de la beauté et du glamour, l’artiste donne une représentation grotesque faite de papier journal, fleurs mortuaires, jouets collés.

Mais à bien y regarder, la Marilyn (1964) de Saint Phalle dégage bientôt une détresse. Plus que la star, c’est la femme qui est ici représentée. Alors que Warhol noie l’identité dans la notoriété en reproduisant ad nauseam ses portraits-produits, Saint Phalle crée, elle, son image de l’être émotionnel derrière le sujet adulé – et l’on pense nécessairement à la jeune Niki, mannequin quinze ans plus tôt pour Vogue, et à ses propres questionnements sur le corps-objet.

Tout en formes et déjà dansante, Frederica (1965), l’une des premières Nanas, porte dans son détail les marques d’un acharnement, d’une volonté de faire qui ne va pas sans douleur. Comme souvent dans l’art brut, la nécessité de créer prime sur la technicité. Petite Nana de 1,75 mètre – quand ses « sœurs » mesurent plus de deux mètres, Frederica a le corps couvert de pièces de crochet comme autant de bandages, femme en morceaux – mais légère pourtant, semble nous dire Saint Phalle : libre dans son corps meurtri.

Niki de Saint Phalle, Madame ou Nana verte au sac, 1968 © André Morin. Courtesy NCAF et Galerie GP & N Vallois
Madame ou Nana verte au sac, 1968

Avec la reconnaissance mondiale de l’artiste, la douleur cède du terrain. Saint Phalle va bien, et ses Nanas s’étoffent encore, s’épaississent. En résine de polyester, elles sont désormais lisses et colorées. Ainsi va Madame, ou Nana verte au sac (1968), grande bonne femme élégante qui défie les codes de la féminité. Chic, elle porte robe et sac à main, mais son corps est large, ses cheveux courts. Plus lourde que ses « sœurs » dansantes, elle constitue un entre-deux entre les premières Nanas et la Femme pataude de 1970, qui porte le poids du temps dans ses cheveux gris, son visage triste et ses seins pendants.

L’ombre menace, et voici que les démons de Saint Phalle ressurgissent dans La Promenade du dimanche (1971) : en vert comme Madame, épaisse et grisonnante comme la Femme, la Mère dévorante (issue de la série éponyme) est accompagnée d’un bonhomme fluet qu’on croit voir trottiner à ses côtés tel un cabot tandis qu’elle progresserait d’un pas lourd et menaçant. La représentation d’une habitude tranquille (la promenade dominicale), est dénoncée comme une imposture par la présence d’une gigantesque araignée tenue en laisse.

Image de cauchemar, c’est la mère bonasse dans ses rondeurs et son apparence bourgeoise cachant une nature monstrueuse qui est dénoncée. Tout comme le mari et père, faible et conventionnel, qui n’aurait pas la capacité de s’interposer si le monstre s’emballait – s’il devait nous sauter dessus. C’est « la mère qu’on ne veut pas être », selon les mots de l’artiste. C’est aussi le père et l’époux dont on ne veut pas. Le couple qui fait horreur. Ou comment les insuffisances parentales et conjugales transforment l’amour supposé en enfer certain.

Stéphanie Estournet
Arts plastiques

« Belles ! Belles ! Belles ! Les femmes de Niki de Saint Phalle » jusqu’au 21 octobre, galerie Vallois, 33 et 36 rue de Seine, 75006. 

À noter : conçu dans la ligne graphique des magazines féminins des années cinquante et soixante, agrémenté de publicités authentiques ayant pour sujet Niki de Saint Phalle mannequin, le catalogue de l’exposition, dirigé par la critique Catherine Francblin, réunit de nombreux points de vue en parallèle d’images d’archives et d’œuvres.

Niki de Saint Phalle, Lili ou Tony, 1965 © André Morin. Courtesy Galerie GP & N Vallois.
Lili ou Tony, 1965. Technique mixte (grillage, tissu, laine, polyester et peinture) 206 x 130 x 130 cm. Pièce unique © André Morin. Courtesy Galerie GP & N Vallois.
Niki de Saint Phalle, Lady Sings the Blues, 1965 © André Morin. Courtesy Galerie GP & N Vallois.
Lady Sings the Blues, 1965. Technique mixte (grillage, tissu, laine, polyester et peinture, métal). 234 x 142.5 x 71.5 cm. Pièce unique © André Morin. Courtesy Galerie GP & N Vallois.

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