L’or du Brésil

Sébastien Érard clavecin piano Scarlatti rosace
Rosace d’un clavecin de Sébastien Érard de 1779. Il construit la même année son premier piano, instrument dont Scarlatti n’aura connu que des ébauches.

Dès le tout début du XVIIIe siècle, il est de notoriété publique, à Naples, que le fils d’Alessandro Scarlatti, Domenico, touche le clavecin mieux que personne. Alessandro le premier, qui écrit que son fils est un aigle qui doit déployer ses ailes, ce qu’il ne peut faire à Naples, dans l’ombre de son père. L’aiglon ira donc à Venise puis à Rome, où il servira la princesse de Pologne, puis au Vatican, qui a gardé trace de son passage en tant que maître de chapelle.

Il se fait d’autres relations à l’académie d’Arcadie, hébergée par le cardinal Ottoboni, futur pape. L’un des membres de ce club très select est le roi Jean V de Portugal, immensément riche de l’or et des diamants du Brésil, qui désire s’attacher les services de Scarlatti junior, 34 ans, pour sa cour de Lisbonne qu’il veut la plus illuminée d’Europe. Il a déjà acquis beaucoup de chanteurs et musiciens italiens, mais il veut s’offrir le haut du panier. Domenico arrive à Lisbonne en 1719 et se voit confier, outre l’écriture de quelques sérénades et autres Te deum, l’éducation musicale de la petite princesse, Maria Barbara de Bragance.

Cette espiègle gamine de 8 ans, à force de travailler les redoutables essercizi que lui concocte son maître, devient une remarquable claveciniste. Ils ne se quitteront plus. Dans les premiers temps cependant, le délicat Napolitain dut être quelque peu effaré par Lisbonne, ses courses de taureaux, ses autodafés, ses esclaves (15% de la population), ses mendiants, ses chiens errants, ses fous et ses poètes : il voyagea beaucoup. Rome, avec retour par Paris, de 1723 à 1725, puis Naples deux ans plus tard, pour épouser une Catalina de 16 ans qui lui donnera cinq enfants. Maria Barbara, 16 ans elle aussi, épouse la même année, en 1729, le futur roi d’Espagne, qui devra attendre sept ans que le trône se libère.

La future reine, elle, n’attend pas pour instituer ses rendez-vous musicaux avec Scarlatti (puis Farinelli à partir de 1737), ni ce dernier pour composer ses sonates dont il publiera un premier volume en 1738, quand Jean V le fera chevalier de l’ordre de Santiago. Scarlatti est le seul musicien royal à disposer, en plus d’un appartement dans les divers palais royaux, d’un hôtel particulier à Madrid “avec jardin et dépendances”, et à rouler carrosse. Quant à ses enfants (il en aura quatre autres de sa seconde femme Anastasia), ils seront particulièrement favorisés par le roi.

Pourtant, Scarlatti est le plus discret des musiciens royaux. Alors que les visiteurs à la cour de Madrid mentionnent tous le brillant Farinelli, aucun ne signale notre crépusculaire claveciniste, dont les apparitions en public sont rarissimes. Hormis dans sa prime jeunesse, il n’a pratiquement jamais donné de récital. La seule mention d’un concert (privé) se trouve dans les colonnes du Mercure ; lors de son passage à Paris en août 1725, on y lit qu’il a joué chez Pierre Crozat, rue de Richelieu (le salon de musique de Crozat est visible chez Nicolas Lancret), et qu’il a été fort apprécié par les clavecinistes présentes, “mesdemoiselles Guyot, Certin, Beuçon, et madame Penon”. Accessoirement, le Mercure mentionne qu’en août 1725, il plut beaucoup, que la famine menaça et que le prix du pain grimpa en flèche…

Le frère de ce Crozat, Antoine, ayant reçu de Louis XIV le privilège de la Louisiane, c’est-à-dire du très juteux commerce des produits de l’Amérique du Nord, peaux de castor du Canada, tabac et sucre des Antilles, Scarlatti joua à Paris, comme à Lisbonne et à Madrid, sous des plafonds rococo dégoulinants de l’or des Amériques. Pour autant, après son concert et juste avant de quitter Paris, il emprunta à l’ambassadeur du Portugal 2500 cruzados, très certainement pour payer ses dettes de jeu. Paris était à l’époque un gigantesque tripot, et Scarlatti ne dut pas y jouer que du clavecin.

 

La sonate de la semaine

Pour évoquer cette période des débuts portugais de Scarlatti (les années 1720 et 1730), il faut une sonate ancienne, qui n’ait pas encore la structure de la sonate classique. La 32 est toute indiquée : elle est mélodique — non constituée de motifs contrastés — et célèbre pour sa simplicité : comment peut-on faire autant d’effet avec aussi peu de notes ? Voici la réponse de la pianiste napolitaine Maria Tipo :

À ne pas rater : le pianiste Martan Porat retrouvant des variations de la 32 chez Bartok, Boulez, Liszt et Scriabine, entre autres (Mirare 2013).

Nicolas Witkowski
Chroniques scarlattiennes

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