Une femme de rêve

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Oui… je suis lâche. Choisir comme cobaye de ma première chronique un anonyme croisé au hasard d’un trajet en métro. Je sais. Ce n’est pas glorieux de s’en prendre à M. Tout le Monde… Mais j’ai analysé les symptômes du mal avec acuité et le remède s’est imposé sans que j’aie eu besoin d’ouvrir un Vidal !

Je m’explique…

Regards en tous genres, matin d’automne, station Mairie des Lilas. Des torves, des ensommeillés, des bouffis, des “dans le vide”. Le vent s’engouffre sur le quai. Le métro brinquebalant approche. Je monte en queue pour le changement à Belleville. Optimiser le temps de trajet… Un strapontin libre. Les banquettes à quatre places sont déjà occupées par des hommes. La rame démarre. Les regards, happés par un point blanc qui roule d’avant en arrière, convergent vers cet élément incongru du décor “ratpiste”. Roulis métropolitain. Le petit cylindre brille sous la lumière artificielle et borgne. Un homme âgé replie le journal pour suivre les mouvements de cet électron libre matutinal. Presque amusé. Et puis, tout à coup, comme un tic. Le coin droit de sa lèvre supérieure se relève. Comme une babine de chien. Son regard se détourne du rouleau voyageur et reprend de façon obtuse la lecture du quotidien.

Attraction oculaire, jeu pendulaire avec les mouvements de l’ORNI (objet roulant non identifié), identification rationnelle du même objet devenu suspect puis objet de répulsion. Qu’a-t-il vu ?

Plus attirée par l’arc en ciel des émotions de mon retraité, j’avais délaissé l’ORNI. Face à sa réaction outrée, je scrute attentivement le corps du délit.

Un tampon ! Dans mon esprit, cela n’a fait ni une ni deux. Tampon, femme, vie en rose… la couverture rose de La Faculté des rêves s’impose. Rose comme de la chick lit girly. Mais dans La Faculté des rêves de Sara Stridsberg, pas de romance. Mais du roman, du vrai ! Comme je l’aime.

Sara Stridsberg, La faculté des rêves, Stock, coll. La Cosmopolite, 2010

Entre fiction, documentaire et rêverie, Valerie Solanas offre au lecteur son corps défaillant, son âme. Valerie Solanas, petite fille perdue de l’Amérique, prend vie une dernière fois et livre les tréfonds de son âme. Mais qui se souvient d’elle ? Intellectuelle brillante, prostituée, droguée, mendiante sombrant dans la folie, elle s’est rendue célèbre en écrivant le SCUM Manifesto (Society for Cutting Up Men), manifeste ultra-féministe. Son fait d’armes le plus médiatique sera d’avoir tiré sur Andy Warhol dans le hall de la Factory pour une sombre histoire de manuscrit perdu. Dans ce premier roman, Sara Stridsberg rend un hommage fascinant à une égérie perdue des années 70. Elle entortille le lecteur dans les fils d’une narration décousue et crue qui suit les mouvements d’âme, la folie de Valerie Solanas, femme blessée dans son corps et dans son âme s’acheminant de façon sordide vers la mort. Un roman aussi beau que provoquant. Comme un tampon sous blister au petit matin qui se joue des hommes… Alors à tous ceux qui en détournent les yeux, une seule prescription : La Faculté des rêves de Sara Stridsberg.

Béatrice Putégnat
Ordonnances littéraires

Sara Stridsberg, La Faculté des rêves, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud, Stock, coll. La Cosmopolite, 2010

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