Aristote à Hollywood (2)

à Marcel Gotlib

Aux causes finales, explications commodes mais illusoires, Aristote adjoignait les causes “formelles”, celles qui sont censées expliquer la forme des choses, vivantes ou inanimées. Et c’est sans doute la partie de sa philosophie qui a le plus mal vieilli, puisque la forme, dans le cadre de la science moderne, s’explique entièrement par les propriétés de la matière, guidées par une éventuelle “information”, matérielle elle aussi. Pour les créatures vivantes, cette information est d’ordre génétique et codée chimiquement dans leur ADN. La forme d’Aristote, elle, était une “essence”, une “idée” venant d’un mystérieux monde extérieur pour informer la matière brute — en somme, une chose capable de se transmettre, on ne sait trop comment. Tex Avery, bien sûr, se saisit de cette notion surprenante.

Dans The Screwy Truant (1945), la chute d’une enclume sur le crâne du chien génère une bosse en forme d’enclume, et The Peachy Cobbler (1950) montre un lutin indien voulant lacer une chaussure rapidement. Il donne à la flèche de son arc la forme voulue, et lui attache le lacet :

Dans Bad Luck Blackie, la chute d’un piano sur le chien… le transforme en piano, de même que, plus loin, celle d’une caisse enregistreuse le change en caisse enregistreuse, sans que — et c’est le plus surprenant — notre rationalisme s’insurge vraiment contre cette logique au fond très naturelle :

Mais si un objet peut transmettre sa forme à un autre, le grand “informateur” est évidemment le langage. Dans Batty Baseball (1944), le commentateur sportif parle d’une balle décrivant une “belle courbe”, ce qui incite d’une part la balle à décrire une silhouette féminine, et d’autre part le public à la siffler :

La notion d’espace est aussi bien étrange chez Aristote, pour qui, comme on l’a vu dans la chronique précédente, seuls existent des “lieux” séparés. Pour lui, l’espace n’est donc pas continu, mais discret. Pire encore, il est nié sans vergogne puisqu’il est possible de s’y déplacer à des vitesses supraluminiques.
hollywood-rocketTex Avery l’a bien compris, qui place dans The Cat that Hated People (1948) ce panneau publicitaire pour une compagnie de voyages spatiaux : “N’importe quel lieu de l’espace en 5 minutes”. Une telle déclaration est en accord avec la physique d’Aristote, mais contredit gravement la relativité restreinte d’Einstein (1905) qui interdit de dépasser la vitesse de la lumière. Souvent aussi, le loup, sans violer la relativité mais en allant le plus vite possible, va d’un point à un autre très éloigné… pour s’apercevoir que Droopy est déjà là : cela signifie que Droopy est allé plus vite que “plus vite possible”, ce qui laisse pantois. À moins que — et Avery envisage bien sûr cette solution — Droopy n’ait un frère jumeau qui était déjà sur place.

Contre toute attente, la métaphysique d’Aristote et de Tex Avery touche ici de très près à la physique quantique la plus up to date, laquelle admet que deux objets quantiques préalablement “intriqués” (jumelés, corrélés), même s’ils sont placés à une distance considérable l’un de l’autre, telle qu’aucun signal voyageant à la vitesse de la lumière ne puisse les lier, restent intriqués, l’état de l’un renseignant sur l’état de l’autre. Le loup a beau cavaler, il n’échappera pas à l’intrication des deux Droopy quantiques ! Avery, hélas, n’a pu prendre connaissance de cette belle expérience qui, via sa négation de l’espace (on appelle cela la “non-localité”), a réactualisé Aristote. Elle a été réalisée trois ans après sa mort, en 1983, par le physicien Alain Aspect. Ce dernier pourrait bien un jour avoir le Nobel pour cela, alors qu’Avery, coiffé au poteau par Disney, n’a jamais eu d’Oscar pour ses méditations aristotéliciennes. C’est pas juste.

Nicolas Witkowski
Chroniques avéryennes

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