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Instapoésie : poésie instantanée ?
| 14 Fév 2021

Premier cours de poésie latino-américaine du semestre. Je demande aux étudiant·e·s qui lit de la poésie. Silence, puis : « Madame, ça compte l’instapoésie ? ».

Instapoésie, vous l’aurez compris, est l’amalgame entre poésie et Instagram, le réseau social de photographie par excellence, depuis quelques temps plus populaire que Facebook. Paradoxe : c’est justement ce réseau social visuel qui est en train de donner un impressionnant coup de pouce à la poésie. Non sans troubler les limites entre communication et littérature.

La star incontournable des Instapoétesses (et la référence poétique de mes étudiant·e·s) est Rupi Kaur avec 4,1 millions de followers.

Sa stratégie consiste à mélanger les publications : des photos d’elle toujours impeccablement mises en scène (pas une image depuis son premier succès qui ne soit parfaitement produite) alternent avec des images contenant des poèmes et des dessins, également signés Rupi Kaur. Née en Inde en 1992, ayant grandi au Canada, elle s’est fait connaître via Instagram et Tumblr, notamment pour avoir thématisé la menstruation.

Son premier recueil, Milk and Honey (2015), s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, et le New York Times l’a intégré dans sa liste de best-sellers. Aujourd’hui, elle vend également, sur son propre site internet, le combo poésie & image comme illustration pour accrocher au mur, ou pour se faire tatouer. Elle a aussi sa propre collection de vêtements. En somme : une vraie pop star.

Un autre exemple, moins scintillant mais non exempt de polémique : l’instapoétesse espagnole Elvira Sastre (484 000 followers).

En 2019, elle a reçu pour son premier roman Días sin ti [1], le prix « Biblioteca Breve » de la prestigieuse maison d’édition Seix Barral, qui a été durement critiquée par le milieu littéraire hispanophone pour qui cette récompense devait plus à des intérêts économiques qu’à la qualité littéraire du livre.

Il faut bien l’avouer : ces instantanés poétiques tendent à l’aphorisme, visitent les lieux communs et s’en tiennent bien souvent à une homogénéité esthétique. Ça se lit vite, ça s’oublie vite. Un peu comme le café instantané : ça a l’air d’être du café, mais une fois sur la langue, c’est fade. Or, ça se vend bien, très bien, et même en librairie, car cette génération d’instapoéte·sse·s sait communiquer et se vendre sur les réseaux sociaux. À croire que beaucoup d’entre eux·elles sont peut-être un peu plus community managers que poètes.

Les poétesses ont conquis cet espace alternatif et d’auto-publication (d’autopromotion) pour elles-même. Pourtant, malgré la convergence esthétique et thématique, on peut aussi trouver sur Instagram l’émergence de nouvelles voix et sensibilités plus critiques et subversives, qui détournent cet espace public pour le transformer en espace politique. Ainsi par exemple la poétesse argentine Camila Parrotta (10 700 followers), dont l’un des sujets est l’amour LGBT.

Elle a également collaboré au cadavre exquis Nunca tendrán la poesía de su lado (Jamais la poésie ne sera de leur côté), un vidéopoème élaboré par cinq poète·sse·s à partir de la consigne « L’amour au temps de Macri » (l’ex-président argentin ayant provoqué une énième crise économique). Cette création, peut-on lire dans le descriptif, se veut poème de résistance et de protestation.

https://www.instagram.com/tv/B0_lLw5nBzC/

Camila Parrotta proteste également contre Instagram, dont la dernière actualisation dote l’application d’un nouvel algorithme mettant en avant la publicité et les comptes avec lesquels nous interagissons : les « petits poissons » se noient donc dans l’océan, ils perdent en visibilité. Elle propose dans un post des stratégies pour soutenir d’autres artistes, pour détourner les algorithmes néolibéraux qui mettent en danger la logique implicite de cet espace d’autopublication, soit la plateforme vouée à se faire connaître. Donc, paradoxalement, à se vendre. Car il faut bien manger, et l’art seul ne remplit pas le frigo.

https://www.instagram.com/p/CFij6v_g66f/?utm_source=ig_web_button_share_sheet

Les réseaux sociaux constituent un nouvel espace de création et de circulation artistique. Avec toutes les contradictions inhérentes du média – mise en scène, vente, émergence d’une esthétique homogène, etc –, ils constituent néanmoins les nouveaux circuits de la culture indépendante, qui n’est plus seulement diffusée via des fanzines, des stickers, des lectures poétiques dans un bar (#so2019), des slams… Pour ne pas s’y perdre, Nico, alias @human.ufo, propose des Notipoéticos (pour noticiero poético, soit un journal poétique) : des vidéos d’une dizaine de minutes, publiées chaque lundi (hors période de vacances), dans lesquelles il propose une review thématique d’Instapoésie (dans la grande majorité argentine). Une aide précieuse pour retrouver, parfois, la piste de la poésie.

[1] Disponible en français : Tu es la plus belle chose que j’aie faite pour moi, traduction Isabelle Gugnon, NiL, 2020. Douze jours sans toi, à paraître en avril 2021. Notons qu’Elvira Sastre est également la traductrice en espagnol de plusieurs livres de Rupi Kaur.

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