XXI. Pathologie du tigre

Que faire au sommet de la gloire, sinon dégringoler ? Est-ce donc ce qui va arriver à notre héros ? Après une enfance difficile en Taïga occidentale, puis, suite au malencontreux accident de chasse qui le fit orphelin, sur les rivages du bassin d’A. chez ses parents adoptifs par ailleurs ostréiculteurs, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la débauche et un premier amour, et enfin, sous le fouet et les caresses du plus grands des dompteurs du monde, la gloire internationale. Hélas, la main de la fatalité a frappé et nous l’avons laissé.e à terre après une chute terrible qui l’a conduit.e du trapèze à la sciure de la piste. « Comment va Tigrovich ? » se demande la presse internationale. Elle n’a qu’à lire l’épisode du jour où l’on donne des nouvelles.

Au tout début de ce que toute la presse internationale appela bientôt « L’Hospitalisation de l’artiste Tigrovich » – la banalité de ce titre dit assez l’inquiétude de Patrick qui en avait été, comme toujours, l’instigateur – les rares privilégiés admis dans le petit salon rose jouxtant le lit de souffrance féline, purent voir Ali, pâle et mal rasé, entrer chaque jour dans la chambre anonyme du grand hôpital et en sortir chaque jour, de plus en plus décomposé. Il portait à la main des bouquets roses de roses et souvent quelques ustensiles propres à distraire son disciple, tigre et amant.e : balais, fouet léger, soieries roses, maillots pailletés en pagaille. Au bout de quelques jours, les roses se raréfièrent. Ali était toujours défait, mais sur son visage blême on vit apparaître quelques tâches de couleur, tandis que des tics nerveux faisaient frémir les tendons de ses mâchoires, qu’il avait naturellement saillantes. Le lendemain, comme il refermait la porte ornée d’une pancarte où l’on pouvait lire, en plusieurs langues, l’intimation de faire silence, un artiste blessé reposant, il arrêta, qui voletait dans un couloir, une infirmière vêtue de bleu. Ils s’entretinrent à voix basse.

Le jour suivant, on l’attendit en vain à l’heure des visites et dans la petite foule bigarrée d’admirateurs internationaux qui hantaient les couloirs, fixant, faute de mieux, la porte désespérément fermée qui les séparait de l’artiste, la rumeur courut qu’il s’entretenait avec quelques sommités médicalement célèbres. La rumeur trouva confirmation, quand on entendit une porte s’ouvrir nerveusement au bout du couloir et que l’on en vit sortir, au pas de course ou presque, le professeur Berlinger, service de neurologie, accompagné à la corde, des professeurs Raminagrais, service de traumatologie de l’artiste, et Delamare, service de médecine vétérinaire. Berlinger en tête, Raminagrais et Delemare sur les ailes, entraînaient chacun dans son sillage un essaim de blouses blanche. Au centre de la brigade immaculée, reconnaissable à son épaisse chevelure brune et à ses avants bras énergiquement poilus, Ali trottinait lui aussi, si bien que blouses et dompteur franchirent en un temps honorable les mètres de couloir qui les séparaient encore de la triste chambre du tigre. Et tous d’entrer à la volée. Et de ressortir. Sauf Ali qui resta près du tigre. Dire qu’il resta à son chevet décrirait mal la scène qui se déroula sans témoin, derrière la porte capitonnée que venait de refermer la dernière blouse du cortège. Car de chevet, il n’y avait point. Ou s’il y en avait un, le tigre ne s’y trouvait pas, mollement allongé qu’il était sur un canapé de malade orné de soieries rose. De là où se trouvait Ali, entre chevet et chaise, on distinguait, reposant sur l’accoudoir, le bras rayé du tigre au bout duquel pendait une cigarette aromatisée tenue d’une griffe distraite. Si l’on remontait du bras à l’épaule et de l’épaule au visage, on buttait sur une nuque, le tigre, obstinément, fixant à n’en plus finir les barres d’immeubles et les tâches de verdure que l’on apercevait à travers la vitre mal lavée. Il s’en suivit un dialogue dont la teneur fut, en gros, celle-ci :

– Ali (Ton calme. Avis de tempête) :  Tigrrrrrovich, did you hear what els doctores ont dit ? 
– Tigrovich : … (Silence de nature obstinée)
– Ali (Tempête en vue) : Niente, nada, nichts, nothing, nihil  at all. Das ist ce qu’ils ont dit. (Accent tonique appuyé sur la dernière syllabe).
– Tigrovich : ! (Soupir à peine perceptible, perceptible tout de même.)
– Ali (n’y tenant plus, en français dans le texte c’est dire, bien qu’en roulant globalement les r, le tout bien articulé, afin de make his point clearly) : Les docteurrrrs, Tigrrrrooovich, ont dit que tu n’as rrrrrrien.

Le tigre interpellé poussa, à tout hasard, un autre soupir léger, laissant tomber dans le gobelet en plastique, prévu, peut-être, à cet effet, quelques cendres éparses, sans cesser de fixer, comme pour s’y perdre, le paysage grisâtre qui s’offrait à ses yeux éteints. Or un fouet qui se trouvait là, cinglant sous l’action d’une main nerveuse, dans le vide encore, mais assez prêt, tout de même, du bras qui tenait la cigarette, un vieux réflexe ancestral lui fit lentement tourner son regard plein de larmes vers celui qui avait été le guide de ses années de gloire. Un parfum de tabac vanillé avait envahi la pièce. Alors ramassant ce qu’il avait encore de force, il miaula un mot ou deux, dont il ressortait assez clairement qu’il n’avait rien, sans doute, mais que pourtant… il languissait. Quelque chose comme : « Oui mais bon, je languis ». Ou encore, (il n’était guère audible) : « Une langueur m’étreint ». À moins que ce n’ait été : « Mais cette langueur, qu’y puis-je ? ». Puis s’accoudant au bras du fauteuil, il laissa retomber, sur la paume de sa patte, sa noble tête altière, soudainement trop lourde.

Ali n’était pas homme à tergiverser. Il ne fut pas long, hélas, à reconnaître dans le ton, les gestes et la voix, ce mal qu’ignorent les blouses blanches, mais que tous connaissent au cirque, clowns, cavales et jongleurs, ce fléau que tous redoutent au point de n’en parler qu’à voix basse et tremblante, comme pour mieux en détourner l’épreuve : la tristesse du saltimbanque, dite aussi mélancolie de l’artiste. Ce mal ne se soigne pas. On l’accepte quand il vient et l’on prie pour qu’il disparaisse, ce qui parfois, issue heureuse, peut arriver, dans le meilleur des cas, mais toujours après trop de temps, si bien qu’il est fort rare qu’il n’en reste quelques cicatrices, toujours cruelles. Contre ce mal on ne peut rien. Ali fit donc avec. Sur l’heure. À peine avait-il laissé le tigre prostré, qu’il donna, d’un téléphone public (il y en avait alors), quelques ordres boursiers d’importance, en prévision des conséquences financières qu’aurait vite, sans nul doute, la féline langueur. Cela fait, il héla Patrick, de la Gazette du Cirque, qui sortait opportunément de l’hôpital par une porte dérobée réservée à la presse. Les termes du marché qu’il passa alors avec lui reste encore mystérieux même pour les meilleurs exégètes du cirque. Il y était question d’exclusivité, d’images et de cession, d’offre, de demande et des lois qui régissent leur relation. Pourquoi ces gravures photographiques furent d’abord déclarées volées, puis retrouvées, et finalement publiées, c’est ce que l’on ignore encore. Quoi qu’il en soit, on se souvient des légendes qui accompagnèrent les vues dont les odieux tabloïds se délectèrent : « Le Tigre prostré », « Tigrovich au regard morne », « Morne, Tigrovich reste silencieux », « Obscurité du Tigre », « Mélancolie de l’artiste », « Loin des feux de la rampe ». On n’a pas oublié la photographie qui se vendit le mieux, « Grandeurs et vicissitudes du cirque » : le tigre, allongé sur une chaise longue en paille, le regard vague, les jambes recouvertes d’une couverture de laine, détourne le regard comme passe devant lui une parade d’écuyères.

Ne dédaignons pas ces photos, aussi douloureux soient les souvenirs qu’elles ravivent, car nous savons à présent, comme Ali le sut tout de suite, qu’elles permirent à l’un, le tigre, et à l’autre, son dompteur, de survivre le temps que dura la mystérieuse langueur qui avait frappé notre héros. C’est tout, et vraiment tout, ce que put faire Ali. Mais tout en se livrant à diverses activités de nature commerciale, il fut, le temps que dura la Tristesse, d’une fidélité touchante à son tigre, disciple, amant.e et principale source de revenus. Aux beaux jours, il le mena en plusieurs villes d’eau. Poussé le plus souvent sur un fauteuil roulant ou parfois soutenu par une écuyère arménienne, Tigrovich humait des vapeurs sans qu’aucune étincelle de joie ne se lût dans son regard. Pour lui furent réservés des séjours en altitude, dans l’espoir qu’un air plus sain, et conjointement raréfié, raviverait ses forces envolées. On alla même jusqu’à tenter un voyage en avion préconisé pour soigner la coqueluche mais sait-on jamais, cela pouvait aussi marcher pour un tigre languissant. Les forces ne revenaient pas. Parfois, s’asseyant près de son tigre, Ali lui faisait la lecture, en diverses langues, puisant au gré de son inspiration dans la riche bibliothèque que lui avait laissé la famille Ben-Abenhazzad-ibn-fahed et alii. Il envisagea même, dans une période de désespérance, une retraite dans un couvent bourguignon. Mais en dépit des arguments financiers d’Ali, le prieur refusa finalement que la chose se fît, quand on fut incapable de lui donner à coup sûr le genre de l’animal, et même de lui préciser si l’animal était bien un animal. Quant à Lourdes et autres lieux miraculeux, il ne fallait pas y penser, les gens de cirque y étant depuis longtemps indésirables pour des raisons théologiques qu’il serait trop long d’expliquer et dont Ali, écoutant le sermon du Père, comprit cependant qu’elles avaient trait aux lois sacro saintes de l’offre et de la demande, ce qu’il comprit et respecta.

Dépité, le dompteur changea son fouet d’épaule, décida d’étourdir le tigre, convoqua chaque jours mondanités, cocktails, fêtes et soirées, projections privées et partouzes, narguilés et autres instruments à inhaler de la fumée. Mais Tigrovich en restait à la dégustation atonique de quelques cigarettes parfumées, ne participant que par quelques volutes erratiques à la liesse générale. Même les mets de bouche, venus de tous les continents en conteneurs entiers et servis sur des plateaux d’argent ne parvenaient pas à l’égayer. Comme absent à ses papilles, il mangeait sans les goûter caviars russes, ragoûts arméniens, boulgour tartare, viande de bison importée, œuf d’autruche et même confiture de rose dépêchée par avion spécial, en provenance directe d’Alep, où Ali avait un cousin. Et d’Alep vinrent aussi savons précieux, myrrhe et encens, soieries, or et argent à bon prix, tabacs subtilement poivrées, parfums aux effluves inconnues. Mais rien. Sinon par Ali l’ouverture, pendant quelques mois, sur les grands boulevards, le temps d’écouler tout cela, d’une enseigne alépine qui rencontra une franc succès, auprès de tous, sauf du triste tigre. Qui assis au fond de la boutique, se contentait de tirer sur sa cigarette tout en poussant, entre deux exhalaisons de fumée, quelques soupirs retenus, le tout donnant à sa respiration le rythme syncopé d’une machine à vapeur discrètement parfumée.

Puis, un jour, Ali ferma boutique plus tôt, tout ayant été vendu, et désœuvré presque autant que son tigre, laissa tomber un œil distrait sur un numéro de la Gazette de Cirque qui traînait dans une alcôve. Son œil tombé là par hasard se dirigea, sans qu’il y pense, vers les dernières pages du périodique, celles en particulier où, par le biais de petites annonces, des artistes en mal de dompteur proposent leurs talents à des prix variant en fonction de leur sens artistique et de l’ampleur de leur musculature. L’œil continuant sa trajectoire tomba, à force, sur un encart et au moment où il commençait à en prendre connaissance, un autre œil, mais jaune celui-là, accommoda soudainement et se porta sur la même annonce. Dont la teneur était sans appel : un fauve débutant, jeune et plein d’espérance était en mal de dompteur et de cirque ; il arriverait, le lendemain, par train spécial dans la gare que nous connaissons. Et pour un prix modique il offrait ses services. Les deux yeux, quittant d’un même mouvement le texte imprimé, se relevèrent alors et, comme ils s’étaient croisés à lire de conserve ces lignes de triste augure, de même ils s’entrecroisèrent, l’un regardant l’autre et dans l’autre sens aussi. Le miracle tant attendu eut lieu à cet instant. Tigrovich se leva. Écrasa sa cigarette. Alors, sans que rien ne put le laisser prévoir – et il en va souvent ainsi avec cette langueur que tous craignent mais qu’aucun ne sait soulager – il exécuta sans plus attendre un double salto parfait, signe certain que la guérison était plus proche que prévu. Mais peut-on, en matière de tristesse de l’artiste, jamais parler de guérison ? Oserons-nous affirmer que de ce jour Tigrovich redevint peu à peu un artiste ? La prudence et le respect de l’art exigent en cette matière une retenue bienvenue. Que l’honnêteté et la franchise contiennent nos élans. Bornons nous à répéter ce que, sur les murs de la capitale, depuis trop longtemps désertés par l’image du Tigre, des affiches bientôt,  annoncèrent, en lettres d’or, pourpre et turquoise, dorure et cercles de feu : LE RETOUR DE TIGROVICH.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

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La Main de la Fatalité »