XXIX. Histoire de la chanteuse égyptienne

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs gentils mais rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali iibn-el-Fahed, le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste aurait tout eu pour être heureux si la main de la fatalité n’avait frappé à la porte de sa merveilleuse carrière. C’est l’accident, qui le laisse indemne mais mélancolique. Malgré son grand retour sous le chapiteau, le tigre doute, s’alcoolise, s’endette et pire. Un jour son dompteur disparaît. Mais le clown Démétrios a persuadé notre héros de prendre la route à la recherche de l’étoile de sa vie, son dompteur qui a opportunément laissé quelques indications permettant de le retrouver un jour, mais pas tout de suite, en Égypte, dans un coffee-shop. Embarqués à bord du Circus commandé par Youssef, capitaine corse, ils ont levé l’ancre. Or voici qu’ils rencontrent une mystérieuse passagère clandestine, comme il s’en trouve sur les cargos et paquebots. C’est une chanteuse égyptienne. Et maintenant elle raconte son histoire.

« Je suis née », dit la chanteuse égyptienne, « en Égypte, non loin d’Alexandrie. À ma naissance, serins, canaris et colibris firent entendre un chant de joie, comme il m’a été dit. Ma famille était puissante et noble ; elle règne encore sur Alexandrie et ses alentours. Aussi vous faudra-t-il il souffrir, si vous désirez que je dise la suite de mon histoire, que je taise son nom et le mien. »

Tous, Tigrovich, Démétrios, Youssef et ses trois marins firent signe qu’ils souffriraient. Elle continua donc. Peu après sa naissance, son père avait été appelé par les devoirs que lui imposait son rang à occuper une haute fonction de représentation en divers pays, où il menait avec lui sa famille. Et en chaque nouvelle contrée, quand ils entendaient la voix de la chanteuse encore enfant, les oiseaux du lieu lui répondaient, si bien que l’enfant bientôt chanta mieux que tous les oiseaux du monde réunis. Son père reçut mandat de se rendre dans l’île bénie de Corfou, aux profondes falaises et forêts de palmiers. C’est là que, jeune fille, elle avait perfectionné sa voix auprès de nouveaux oiseaux et d’une vieille cantatrice italienne sur le retour qui ne dédaignait pas, à l’occasion, le rock’n roll et les alcools y afférents. La chanteuse égyptienne avait appris à passer ce détail sous silence, auprès, jadis, de sa famille comme aujourd’hui, devant son attentif auditoire. Elle s’étala plutôt sur les trémolos du bel canto. Mêlés aux mélopées orientales que lui dictaient son sang, ils lui avaient vite valu, dans toute l’île puis sur les pourtours de la Méditerranée orientale, une flatteuse réputation.

Le succès grandissant, la famille songea à protéger sa jeune vertu et la maria à un Égyptien de Corfou qui faisait, hélas, son âge, mais consentit par ailleurs à ce que sa jeune épouse continuât de chanter à travers le monde, pourvu qu’elle revînt parfois à Corfou. Ce qu’elle faisait toujours, rejoignant sans joie son époux et se réfugiant, plus souvent qu’à son tour, dans la belle maison, non loin des remparts de la ville, où se tenait sa famille. Là elle rêvassait, contemplant la mer tout en vocalisant ou gazouillant, selon l’humeur. Or c’est de la mer que surgit, un jour, son destin, comme un bâtiment français mouillait au port de Corfou.

À bord se trouvait Victor. Les fonctions de Victor, officier en charge de l’approvisionnement, l’amenèrent à frayer avec les notables et meilleures familles du lieux. Cette fois, il lui fallait négocier l’achat de quelques blocs de glace, afin de calmer les ardeurs assoiffées des hommes d’équipage. La glace, qui fond vite, n’est pas chose facile à marchander, et, de bloc de glace en bloc de glace, Victor devint le familier des salons de la bonne société de Corfou. Bel homme bien que de petite taille, barbu comme un marin, le nez droit comme un grec, il aimait les humanités et autres arts libéraux. Aussi exprima-t-il, un après-midi que ces dames le recevaient, son désir longtemps enfoui d’étudier l’art du chant, en particulier la mélopée orientale. Il espérait mettre à profit son séjour corfiote, se trouvant, pour ainsi dire, aux portes de l’Orient, pour s’initier à loisir aux subtilités de l’harmonique discipline. On pensa tout de suite à qui de droit qui lui fut présentée, dans la belle maison, non loin des remparts de la ville. Quelques mois plus tard, la chanteuse égyptienne, une cage de canaris à la main et dûment chaperonnée par son frère – le vieux mari avait été accommodé comme il se doit – prenait le large et cinglait vers la France pour rejoindre Victor, qui l’y attendait, impatient, et l’y épousa, par amour.

Mais il était marin. Il repartit. L’abandonna aux mains d’un climat brumeux et inhospitalier et d’une sœur, la sienne, prénommée – que ce nom soit maudit – Marie-Louise, bien que sa nouvelle parentèle corfiote, frères et sœurs de la chanteuse égyptienne, ait vite pris le pli de la surnommer Napoléon, ce qui lui allait bien. Marie-Louise, jalouse de son frère comme peut l’être une sœur qui a du poil au menton, mena la vie dure à la pauvre chanteuse qui bientôt chanta moins. Quand Victor revenait de ses courses au long cours, elle s’en plaignait à lui et lui, amoureux de sa femme mais soumis à sa sœur, l’écoutait vaguement, prenant pour des frivolités d’Orientale exaltée les doléances pourtant fondées de sa jeune épouse. Puis il lui faisait un enfant.

Et repartait, non sans l’avoir recommandé aux bons soins de Napoléon en qui il mettait toute sa confiance, ainsi qu’il le répétait en chacune des lettres et télégrammes ou pneumatiques qu’il faisait parvenir de New York (où finalement il n’alla pas), Singapour, Sidney, Caracas, bref tous les coins du monde où l’appelaient ses devoirs d’officier. Bientôt elle eut trois fils, consolation de ses jours, lumières de ses nuits que leur père nomma, par un caprice alphabétique, Norbert, Nathan et Nicomède. Et la chanteuse retrouvait sa voix pour bercer leur enfance de sa tendresse blessée. Hélas, dans l’ombre, Napoléon veillait et ourdissait des plans.

Un jour que Victor faisait escale auprès de sa famille, il proposa à la mère de ses fils une promenade en forêt. Prétextant un amoureux désir de se retrouver seul avec elle à écouter le chant des oiseaux, elle la persuada de laisser au logis les trois garçons aux beaux cheveux ondulés. Mais le soir, Norbert, Nathan et Nicomède n’étaient plus là. Marie-Louise les avait pris, sans que Victor y trouvât à redire, bien qu’il aimât son épouse. Et, les ayant renommés, elle ne les appela plus que Gaétan, Georges et Gilbert, prénoms de triste mémoire.

La cantatrice égyptienne en conçut une atroce consternation. Mais que pouvait-elle dire, que pouvait-elle faire et qu’aurions-nous fait à sa place, étrangère en ces brumes gauloises, privée de toute espérance hormis cet homme qui disait l’aimer et qu’elle aimait de tout son cœur, quand bien même il faisait son malheur, fier officier mais faible frère. Éperdue elle le suivit et il l’établit, dérisoire consolation, en une ville du Sud où chaque nuit, quand nul ne l’entendait et que Victor ronflait, elle se laissait aller à des litanies désespérées. En ville, on raconta qu’un génie sortait certains soir de la mer pour chanter un malheur d’antan. Tout en chantant sa plainte, elle arrachait ses longs cheveux qu’elle jetait de la terrasse dans la mer, dans l’espoir fou que le vent les porterait à ses fils perdus.

Enfin, les années passant, elle n’y tint plus et désespérant de jamais revoir ses fils, chair de sa chair, cœur de son cœur, digue de son anéantissement, elle prit le parti de fuir vers l’Égypte, où, trop honteuse pour revoir sa famille, elle mendierait quelques aumônes en chantant sur les routes, à moins, elle hésitait encore, qu’elle ne s’approche des petits enfants et les charme de ses mélodies pour soigner son cœur malade, ou peut-être les deux à la fois, elle aurait bien le temps d’en décider, hélas, quand elle serait seule à Alexandrie, si toutefois on voulait bien l’y mener à bon port et non, comme on en avait le droit et comme elle se résignait à ce qu’on le fît, la jeter sans autre forme de procès par-dessus le bord du Circus, ce qui sans doute abrégerait ses souffrances et achèverait de tuer une mère que ses fils avaient, de toute façon, depuis longtemps perdue.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich