XXVII. À bord du Circus

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs gentils mais rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali iibn-el-Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste aurait tout eu pour être heureux si la main de la fatalité n’avait frappé à la porte de sa merveilleuse carrière : ce fut l’accident, puis, bien pire, la mélancolie de l’artiste. Malgré son grand retour sous le chapiteau, le tigre doute, s’alcoolise puis retrouve l’inquiétant Irénée, artiste du négoce en substances illicites. Il s’endette et se prostitue prêtant son image à de vulgaires publicités. Un jour son dompteur disparaît. Est-ce la fin ? Pas tout à fait, car Démétrios, un clown de bonne composition persuade notre héros de prendre la route à la recherche de l’étoile de sa vie, son dompteur qui a opportunément laissé quelques indications permettant de le retrouver un jour, mais pas tout de suite. Pour l’instant, ils sont parvenus à Marseille où par l’entremise de Boutros, providentiel cousin de Démétrios, ils ont pu embarquer à bord du Circus. Vont-ils réussir à quitter le quai ?

–  Le navire se nomme donc Circus ?, s’écria Tigrovich frappé de cette coïncidence et pressentant vaguement que l’on attendait de lui cette réplique.
– Aujourd’hui il s’appelle Circus, fit Boutros s’emparant d’un sac de voyage dont le poids entraînait dangereusement le tigre vers le bastingage. Hier, comment on l’appelait, je ne sais pas, je viens de l’acheter puisqu’il vous le fallait.

Tigrovich allait exprimer sa reconnaissance devant tant de prévoyance, quand Démetrios lança quelques objections dont la plus probante reposait sur le constat que son cousin Boutros était certes bel homme, avait assurément des talents commerciaux dont nul n’aurait osé contester l’excellence et sans doute bien d’autres qualité que lui, Démetrios, ne connaissait pas et qu’il lui accordait d’emblée en toute confiance familiale, mais que jamais, au grand jamais, il n’avait appris l’art difficile et incertain de la navigation. Ce à quoi l’autre répartit, pincé, qu’il y avait des marins dans la famille, que d’ailleurs – son cousin s’il avait eu le sens du sang ne l’aurait-il pas remarqué tout de suite — il avait revêtu ce jour la casquette d’officier de marine de l’Oncle Michel. Démétrios qui savait argumenter – nous l’avons déjà vu à l’œuvre – répartit sur le champ que l’Oncle Michel ne se nommait pas Michel, mais Raymond, comme son cousin aurait dû le savoir, puisqu’il prétendait tant avoir le sens du sang, qu’il était, en tout état de cause, répréhensible de décorer la casquette avunculaire par des galons de provenance douteuse, injure à la marine française. Et à propos de marine, qu’elle fut ou non française, devait-il  répéter encore une fois que son cousin n’avait jamais navigué ? D’ailleurs ne dit-on pas, que la casquette, ne fait pas le capitaine ; n’était-ce pas, maintenant qu’il y pensait, une parole d’Oncle Raymond qui aimait à répéter ce proverbe en sirotant son rhum à la fin, ou au début, des dîners familiaux ? Boutros, toujours calme mais campé ferme sur ses positions, ne se démontait pas. Oncle Raymond s’était toujours fait appeler Sylvain, comme son cousin aurait dû le savoir s’il n’avait perdu son temps, à Paris, en puérilités circassiennes, au lieu de fréquenter plus assidûment le cercle de famille où l’Oncle Sylvain (à vrai dire on l’appelait Pierre, dans la vie courante, mais Boutros répugnait à l’admettre) avait souvent fait le récit de ses périples dont l’écoute attentive et régulière tous les ans, pendant vingt ans, pour Noël, Pâques (chrétiennes), Pâques (orthodoxes), Pessah et l’Aïd el Kebir, avait fait de Boutros le meilleur des loups de mer, ce dont on jugerait bientôt sur pièces.

Bientôt ils sautillaient, se tournant autour, se piquant, puis reculant pour parer le prochain coup :

– Michel
– Sylvain
– Noël dernier
– Pas même jeter une ancre
– Et son voyage aux Maldives, donc ?
– Crabe de quai
– Raymond
– Pierre et tu le sais bien
– Et en cas de tempête, donc…

Et alia du même acabit, si bien que Tigrovich, inquiet et un peu nauséeux du mouvement que leurs sautillements imprimaient au bâtiment (déjà qu’il tanguait fort sous les effets antinomiques de l’ancre et de la voile), crut bien qu’ils allaient faire naufrage à quai et jamais ne lèveraient l’ancre. Ce qui l’émut car il tenait, tenait tant, à revoir Ali, son dompteur et l’étoile de sa vie. Boutros aimait les tigres, comme il a été dit et n’aimait pas les voir émus. Il posa une main apaisante sur la manche du veston, ce matin-là jaune à pois, de son cousin et laissant apparaître dans le coin de son œil droit une étincelle moqueuse, « Attends », dit-il, « attends, mon beau cousin. » On attendit. Temps mort. Boutros ménageait ses effets.  Enfin il siffla trois fois et sortit de la cabine de pilotage un petit homme à la chevelure bouclée dont les mains graisseuses qu’il venait, selon toute apparence, de plonger dans un moteur, n’enlevaient rien à l’élégance naturelle. C’était un petit Corse qui savait naviguer. Il se nommait Joseph et se faisait appeler Youssef, ou parfois, selon l’humeur, Pepe. « Lui il va vous conduire », dit Boutros en riant presque et en s’empressant de sauter par-dessus le bastingage pour regagner les quais. « Moi, la mer, je n’aime pas ». Le cousin encore à bord fit pétiller ses yeux pour contempler son cousin déjà à quai qui l’observait, sourire en coin lui aussi. Ils entre-échangèrent le sourire familial et réconcilié de qui n’a jamais été fâché. Puis Boutros, tournant le dos à la mer, repartit vers le nord de la métropole, en direction de la montagne et de ses activités commerciales. Youssef installa clowns et tigre sur le gaillard d’avant du coursier et, lançant quelques ordres en corse, fit se mouvoir le bâtiment. Le large lança son appel. Le Circus fit entendre le hululement d’une corne de brume. Enfin ils mirent à la voile.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich