XXXVII. La belle dame brune de la banque

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali ibn-el-Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique. Un jour, son dompteur disparaît, en laissant opportunément quelques indications permettant de le retrouver. Notre héros part à sa recherche, en compagnie du Clown Démétrios. Embarqués à bord du Circusils rencontrent à bord une mystérieuse passagère clandestine, un chanteuse égyptienne qui se révèle, contre toute attente, être Ali le dompteur lui-même, indeed ! Mais il y a des pirates, une tempête, et finalement un naufrage : l’un sur un bout de bois, l’autre accrochés à un fragment de bois se rapprochent d’abord puis se séparent, Ali ayant lu dans les astres qu’il devait se rendre en Égypte, tandis que son tigre devait se atterrir ailleurs, en un pays lointain plus à l’est. Il a atterri. Non sans mal et en se cassant une griffe ou deux sur  les rochers. Il a commencé par se lamenter, mais un petit garçon qui se trouvait là l’a reconnu (mais comment ?) et lui a annoncé que les astres exigeaient qu’on le conduisît à la Belle dame brune de la banque. Tigrovich résigné suit le bambin.

Ils marchèrent longtemps dans ce qui se révéla être une ville construite au bord du rivage et au-delà vers les montagnes. Et dans leur marche ils doublaient des maisons neuves et des maisons vieilles, des maisons tout écroulées et d’autres toutes pimpantes, des ruines et des chantiers, des chantiers et des gratte-ciels, des murs lépreux et d’autres rutilants, empruntant tantôt des ruelles, tantôt des avenues, se perdant plus que de raison, mais se retrouvant sans cesse, à en juger par la main ferme du petit qui savait bien où il allait. Tandis qu’ils progressaient, les sucs digestifs faisaient leur office et dissipaient l’engourdissement du tigre. Une vague lueur faisait jour dans son agile cerveau. Et comme ils esquivaient quelques voitures emballées, pour traverser une nouvelle avenue, le tigre se cambrant comme au temps de sa gloire, l’enfant, gracieux, sautillant, il s’arrêta net au milieu de la chaussée, indifférent au joyeux concert des klaxons, et se frappa le front d’une patte impatiente, au risque de laisser glisser la parure de cèdre qui préservait sa pudeur. Il venait de lever le voile sur les plans retors du destin, tout au moins d’en déchirer un pan, ce qui n’était pas si mal. La suite donna immédiatement raison à son illumination. Car, l’enfant le conduisant toujours, ils parvinrent finalement en une belle rue, devant un bâtiment rutilant où on lisait en lettres d’or et sans ambiguïtés aucune : « Crédit Helvète, branche de Beyrouth ».

« Ali, ah mon sage dompteur, tu avais donc raison, bless your heart and your family », s’écria Tigrovich déniaisé. Contrairement à toi, imprévoyant lecteur, il n’avait pas oublié le contrat que tu as étourdiment effacé, voici quelques épisodes. Or qui disait contrat disait évidemment compte X33221BZ, ouvert au Crédit Helvète, sis à Beyrouth, rue des Banques. Et qui disait compte X33221BZ, ouvert au Crédit Helvète, sis à Beyrouth, rue des Banques, disait placements fructueux faits par la main judicieuse d’Ali. Certes des objections se présentaient à l’esprit félin, tandis que le petit garçon semblait à présent se désintéresser de la situation, tout occupé qu’il était à faire cabrioler son chameau de bois sur l’asphalte : qu’en était-il au juste des termes du contrat, le tigre aurait-il accès aux valeurs nominales déposées là par le dompteur, et s’il y avait accès qu’en ferait-il, une fois réalisés les achats indispensables (redingote neuve, maillots de cirque, aliments divers, auberge pour la nuit et les suivantes).

Ainsi s’interrogeait-il, incertain, quand une belle dame brune sortit de la banque et avisant le tigre habillé de sa branche de cèdre, se dirigea vers lui nonchalamment, s’enquérant de savoir si elle avait bien affaire à Monsieur Tigrovich. Comme on lui répondait qu’en effet on était himself en personne, elle sourit en annonçant que Sayyed Ali Bek avait pris contact, et que si l’on voulait bien procéder inside, on remplirait quelques formulaires et délivrerait des fonds. Puis se tournant vers le petit garçon, la belle dame brune lui dit quelques mots en diverses langue. Une puissante berline passant par là, l’enfant y sauta avec son chameau, faisant à Tigrovich un joyeux signe d’adieu. La fatalité, implacable, continuait de tricoter l’avenir du tigre. Il entra, vaguement rasséréné, dans les locaux du Crédit Helvète, laissant sa branche de cèdre, comme jadis son parapluie d’artiste, dans un réceptacle prévu, peut-être, à cette fin, à l’entrée du bâtiment. Il était à nouveau nu mais nul ne semblait s’en soucier.

Installés à divers guichets de bois plusieurs employés en bras de chemise ne le regardaient pas. Derrière les guichets, en un labyrinthe de tables et de machines à écrire, d’autres employés remplissaient de grands registres et le snobaient tout autant. Mais la belle dame brune lui mit en main droite un jeton métallique et numéroté, en main gauche un formulaire et lui tendit un stylographe dont il ne savait plus en quelle patte le saisir. Quelques heures plus tard, Tigrovich quitta le Crédit Helvète, branche de Beyrouth, épuisé, riche et désœuvré.

On le vit quelques jours écumer les boutiques de la place, tandis qu’il allait de palace en palace. L’oisiveté réveillant ses démons, il se pavana, redingote et habits roses flattant les lignes de son corps à nouveau musculeux, en des lieux interlopes, dans le centre de la ville d’abord, puis bien vite près du port, enfin partout où il pensait pouvoir faire admirer sa cambrure, que l’on admirait en effet. La mer et ses dangers s’éloignaient, le souvenir d’Ali s’estompait.

On se souvient encore, dans certains milieux beyrouthins, de ce numéro donné dans un grand cabaret rouge, où un tigre, habillé en robe rose de soufi, fredonnait avec naturel des chants d’origine espagnole. Le show donna d’ailleurs lieu dans les pages spectacles des quotidiens locaux (L’Orient étoilé, Le Matin de l’Orient, Bonjour l’Orient, L’Orient La Nuit, L’Orient Nuit et jour, L’Orient à l’aube, Le Courrier de L’Orient, L’Orient occidental, L’Orient le Nord, L’Orient Le Sud, L’Orient Le Cirque, etc.) à des critiques d’autant plus appréciables que le public, en cette ville, avait ses exigences en matière circassienne. Mais le tigre était seul à Beyrouth et n’avait guère le cœur à ces spectacles qu’il donnait sans ardeur.

Parfois à l’aube, comme il rentrait en berline dans l’un des palaces où il avait élu domicile, une nostalgie le prenait, un malaise indécis mais captivant, le rappel vaguement insistant que la route des astres ne s’arrêtait pas là, qu’il faudrait bien y songer, un jour, quand la fortune viendrait à fondre, les vivres à manquer, la vie à ne plus sourire. Or ils manquèrent assez vite, car le tigre est naturellement prodigue, l’artiste aussi. Bientôt il dut se passer des berlines et régala moins souvent ses compagnons de la nuit, se laissant parfois inviter ce qui n’était que trop aisé, ne racontant plus à qui voulait les entendre les histoires de sa gloire passée. Enfin, en quelques mois, il était honorablement connu sur la place de Beyrouth, mais pauvre à nouveau et mélancolique en diable (qu’il tirait par la queue).

Comme il rentrait un soir dans l’hôtel moins luxueux où il avait élu domicile, les astres décidèrent que tout cela commençait à bien faire.

Et inspirèrent à Tigrovich un rêve.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich