La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Winy Maas à Bordeaux, ou comment sortir de la ZAC
| 07 Avr 2019
Îlot Queyries (Bordeaux) vue du chantier depuis la rive gauche © Ivan Mathie

Îlot Queyries (Bordeaux) vue du chantier depuis la rive gauche © Ivan Mathie

À Bordeaux, rive gauche, au bord de la large Garonne, quai des Chartrons… En face, rive droite, apparaissent d’étranges formes nouvellement écloses, comme deux pyramides accidentées, peu identifiables de si loin, surmontées d’une grue. Cela tombe bien, si on veut en savoir plus, le centre d’architecture Arc en rêve expose le projet, dans l’exposition « Quai des Queyries », poursuivant son cycle « Architectures d’ici ».

Winy Maas, architecte du Quai des Queyries à Bordeaux © Barbra Verbij

Winy Maas © Barbra Verbij

C’est Winy Maas de l’agence néerlandaise MVRDV qui est l’auteur de cet ensemble pyramidal, en construction. C’est un programme d’habitations, une opération menée avec le maître d’ouvrage Kaufman & Broad, Joubert Architecture, et avec les concepteurs bordelais Flint, Cécile Moga et Schurdi-Levraud. Cet OVNI bizarre se présente comme un manifeste qui donnerait le ton à l’ensemble de la future ZAC Bastide-Niel que Maas coordonne aussi. Ce célèbre architecte de Rotterdam y explore et développe son concept d’Urban Village, où il tente de conjuguer densité urbaine, ville ancienne et intimité de quartier. Des mots ?

Ce qui est intéressant c’est que Winy Maas pose la question qui taraude tout le monde : allons nous continuer en France, en Europe, à construire des ZAC qui se ressemblent toutes ? Après les quartiers modernistes, concentriques, excentrés et standardisées d’après-guerre, devenus des ghettos, ces ZAC sont apparues à partir des années 90 comme une bonne solution, avec leurs ilots décalés, leurs échelles plus humaines, leurs façades toutes différentes. Jusqu’à virer à la « mascarade » décorative, où il y a peu de changements derrière. Ces zones d’aménagement concerté sont en train de devenir génériques à leur tour. Il faudrait pourtant pouvoir un jour distinguer Lyon de Lille de Paris ou de Bordeaux. « Comment créer un urbanisme qui respecte l’histoire et réponde au contexte local, vert et durable, social et agréable » se demande Maas ? Pour 382 appartements, 170 logements étudiants, des commerces, un restaurant panoramique, en regard du futur quartier Bastide-Niel, du fleuve, du jardin qui le borde et de la rive gauche en face.

Îlot Queyries Bordeaux © MVRDV

Îlot Queyries Bordeaux © MVRDV

Sa réponse, quai des Queyries, prend sa source à Bordeaux. En s’inspirant de la hauteur raisonnable de ses bâtiments, de ses petites maisons ou échoppes, de ses flèches d’église qui percent discrètement le ciel, de sa minéralité dominante, de ses couleurs dorées ou grises, ou brique, de la Garonne. Il entend créer « un quartier vivant et mixte », ce qui n’est pas original, mais aussi un nouveau « centre ville», ce qui est un engagement plus périlleux ! En privilégiant des rues intimes comme dans une vieille cité, avec un jardin intérieur sur dalle relié à la Garonne mais protégé des inondations. Surtout, il va jouer avec le climat, il va bâtir avec le soleil pour l’hiver et avec l’ombre pour l’été, il fait de plus en plus chaud à Bordeaux.

Îlot Queyries (Bordeaux) vue du chantier depuis la rive gauche © Ivan Mathie

Îlot Queyries (Bordeaux) vue du chantier depuis la rive gauche © Ivan Mathie

Ce qui explique la forme atypique de cet ensemble de quatre édifices aux toitures à pans coupés, un accolement de différents triangles, des pointes et des pentes, de légers accidents, des loggias. Ce n’est pas pour faire joli, mais pour que les appartements bénéficient au maximum de lumière naturelle, d’au moins deux heures d’ensoleillement par jour, d’une cour-jardin au centre, d’une ventilation naturelle dans des logements traversants. Grâce au « design paramétrique » – l’analyse par ordinateur de ces paramètres – l’architecte a coupé et recoupé sa forme initiale à différents degrés précis, pour obtenir cette danse idéale de lumière ; puis il a débattu avec l’ordinateur en croisant ses données et le site ; a corrigé en créant un porche, et a coordonné au mieux l’ensemble au futur petit quartier. Le tout disposera d’une enveloppe de céramique claire renvoyant à la couleur de la ville. Des parements rouges réveilleront l’intérieur de cet ilot biscornu, les toitures supporteront des panneaux photovoltaïques, ou seront végétalisées.

Pour la ZAC Bastide-Niel à venir, les autres architectes seront invités à travailler dans ce sens, à garder ce principe de toits pentus, à créer à chaque fois « une surprise ». Winy Maas va-t-il contribuer à réaliser « un centre-ville européen exemplaire », à inventer un urbanisme plus intime à partir de l’architecture, et non l’inverse ? Il a le mérite de tenter le coup, de mener un débat en contestant la recette ZAC. Il sera lui-même contesté. Sur le papier, sa projection dégage de la douceur et de l’audace. Mais il faudra y vivre dans ces angles aigus, se promener dans les ruelles « mignonnes », y trouver ombre et lumière, et regarder de la rive droite l’effet ville promis. Plus tard…

Exposition-conférence sur le quai des Queyries © Rodolphe Escher

Exposition-conférence sur le quai des Queyries © Rodolphe Escher

En attendant, dans l’exposition, on peut aussi confronter ce Winy-rêve bordelais à douze autres des réalisations de MVRDV, si différentes et extravagantes, comme les tours jumelles de Taipei ou le Markthal de Rotterdam :

Tours jumelles de Taipei © MVRDV    Markthal de Rotterdam © MVRDV

Arc en rêve centre d’architecture, 7 rue Ferrère 33000 Bordeaux (05 56 52 78 36), jusqu’au 26 mai

0 commentaires

Dans la même catégorie

L’irréparable

Il y a cinquante ans étaient détruits les pavillons Baltard. Malgré la mobilisation internationale, l’irréparable a été commis. Ces merveilles ont été remplacées par l’auvent le plus cher du monde. Ainsi va le monde et c’est à pleurer.

La porte de Champerret, bouche verte, Main jaune

Fermée en 2003, tour à tour, décharge, squatt et grotte abandonnée, la Main jaune est à l’aube d’une nouvelle vie. Mais il n’y a pas que cet ancien temple du roller qui va ici changer de main. Deux autres sites abandonnés et invisibles vont ré-émerger, parmi les projets lauréats de Réinventer Paris. C’est donc par ses marges, son sous-sol périphérique, avec de petits sites réactivés, que la porte de Champerret fait sa mue.

Les Abandonnés, polar du logement

Les Abandonnés. Histoire des « cités de banlieue » de Xavier de Jarcy nous explose au nez comme certaines tours rendues coupables qui ont été depuis détruites. De la cité-jardin de Suresnes construite en 1921 aux grands ensembles des années 1970, le journaliste de Télérama démontre que le logement social a été toujours théorisé dans « un urbanisme autoritaire formulé dans l’entre-deux-guerres », et surtout dans une économie de guerre récurrente où l’habitat est sans cesse relégué au non prioritaire. D’abord dans un « dirigisme sans argent », puis dans la spéculation quand le libéralisme va s’imposer. (Lire l’article)

Si l’archi m’était contée

Dans la fastueuse « ville nouvelle » créée par Louis XIV, trônent les futures gares du Grand Paris, des parcours historiques, de nouveaux bâtiments locaux, et des expositions menées par les écoles d’architecture et du paysage de Versailles. La première BAP, Biennale d’architecture et de paysage d’Île de France, se dessine et balance sur deux pieds. Des plus politiques et polémiques aménagements, aux projections « Augures » plus rêveuses de jeunes concepteurs et artistes. Entre ville et nature, particulièrement au Potager du Roi. Une première biennale, c’est alléchant, une certaine liberté pionnière devrait s’y exprimer… (Lire l’article)