Traduire Koltès (La noche justo antes de los bosques)

Le coin des traîtres : pièges, surprises, vertiges, plaisirs et mystères de la traduction…

L’auteur et metteur en scène espagnol Fernando Renjifo a mis en scène à Madrid la pièce de Bernard-Marie Koltès, La Nuit juste avant les forêts, dont il a également signé une nouvelle traduction en espagnol. Le texte est récemment paru aux éditions Continta me tienes, avec un prologue du traducteur que nous reproduisons ici, traduit en français. 

 

Je crois qu’il est facile de comprendre pourquoi il y a peu de lecteurs de littérature dramatique. Un texte pensé pour la scène se révèle bien souvent à la lecture aride ou incomplet, dépourvu de toute la créativité scénique qu’il convient de lui ajouter. Mais je crois aussi qu’il existe des textes lumineux qui jouissent de cette double nature, et qui sont capables de transcender la page comme la scène. Je crois que nous sommes devant l’une de ces œuvres dont la théâtralité et la valeur littéraire ne sont pas seulement inséparables mais se nourrissent mutuellement, qu’elles soient lues ou mises en scène. Préserver cette dualité – ou cette unité – incestueuse à constitué l’une des difficultés majeures pour la traduction de cette pièce. L’état mental qui en émane se caractérise par une fluidité discursive, rythmique et sonore – même si les ruptures et les ellipses abondent – qui, je crois, est la clé de sa théâtralité. J’ai essayé de conjuguer la portée poétique et littéraire du texte avec sa vocation scénique (ou vice-versa), chose pas toujours évidente, mais j’ai été porté par la conviction que c’est dans cette friction et cet équilibre que réside une part de l’énigme et de la grandeur du texte. En définitive, je crois qu’il existe peu de textes dramatiques qui se lisent avec autant de plaisir et de fluidité, et qu’il existe peu de textes littéraires avec une théâtralité intrinsèque aussi évidente.

Écrit en 1977 dans un contexte urbain, en France (une France qui ne ressemble pas beaucoup à l’Espagne de l’époque, où, par exemple, la quantité d’immigrés était insignifiante), le texte me frappe par sa pertinence et son actualité : les temps, les réalités et les mentalités ont changé, mais ce dont il parle continue à nous concerner profondément. Cette confiance dans le caractère essentiel – et contemporain – du texte m’a guidé pour sa traduction, et m’a permis de dépasser la tentation de reconstituer le contexte original, ou d’opérer un transfert trop forcé vers un ici et maintenant. La seule chose éventuellement datée, dans un texte qui échappe au politiquement et au littérairement correct, étant l’absence absolue d’auto-censure, le libre usage d’expressions et d’opinions peut-être choquantes pour des oreilles d’aujourd’hui : à cela, j’ai essayé d’être le plus fidèle possible, sans limer les aspérités pour nos oreilles policées : écouter l’autre, c’est écouter l’autre, il y a quarante ans comme aujourd’hui.

D’un autre côté – et là résidait peut-être le plus difficile – je crois reconnaître dans la voix à laquelle Koltès prête voix une certaine subtile étrangeté de la langue, comme la parole de quelqu’un qui la connaît et la domine, mais dont ce n’est peut-être pas la langue première ou maternelle, qui vient peut-être d’un autre imaginaire. Essayer de recréer cela suppose un double déplacement pour forcer notre langue à être parlée depuis cet autre imaginaire dont l’étrangeté n’est pas nécessairement symétrique à l’articulation de cette étrangeté en français. La langue, même parfaitement dominée, ne cesse jamais d’être un imaginaire à partir duquel on parle, et ce déplacement d’imaginaire peut produire de curieux effets.

Il est un seul domaine où je me suis délibérément permis d’interpréter sans trop de scrupules : tout le lexique (abondant) renvoyant à des qualificatifs et des groupes sociaux (loubards, loulous, jules…), termes remplis de connotations difficilement transposables dans le temps et dans l’espace, dont certains sont, y compris, datés en français. Face à cette difficulté, plutôt que de tomber dans le rigorisme et l’emploi d’anachronismes stériles et déroutants, j’ai opté pour une traduction intuitive et fonctionnelle, en essayant de conserver, sans tomber dans des castillanismes excessifs (non sans une marge d’erreur ou une certaine réinterprétation idéologique-locale-historique inévitable), ce que j’ai soupçonné être l’essence de ces termes qui enfoncent, aussi, le doigt dans la plaie de l’altérité.

D’un point de vue formel et après y avoir bien réfléchi, j’ai conservé le plus fidèlement possible la ponctuation du texte original, surtout pour ce qui concerne l’usage particulier des tirets, comprenant que cet usage avait une valeur expressive, et renonçant délibérément à le mettre aux normes de la typographie espagnole, tentative qui, je le crois, n’aurait pas apporté grand-chose et aurait supposé une interprétation excessive, puisque ladite ponctuation est l’un des signes distinctifs de ce texte.

En dépit de ma familiarité et de ma communion avec cette pièce (que j’ai découverte il y a une vingtaine d’années, comme spectateur d’abord, et qui dès lors m’a accompagné dans ma perception du monde), sa traduction s’est avérée d’une extrême difficulté. J’étais soucieux de ne pas trahir le jeu entre l’opacité et la transparence, ses différents registres, son extrême familiarité, sa portée poétique, son rythme et sa sonorité, la proximité entre le français et l’espagnol étant trompeuse et traîtresse, et la tentative de transposition spatio-temporelle de la situation se révélant périlleuse. Voilà le fruit de cette tentative.

J’avoue que mes motivations pour traduire ce texte ont été avant tout le plaisir d’explorer ses entrailles et d’essayer de découvrir ses couches ; vivre avec lui, une fois encore, durant des mois, consciemment et en rêve ; réveiller le souvenir de l’existence de ce texte, faire qu’on le trouve à nouveau dans les librairies, que des générations qui ne le connaissent pas le découvrent ; et, peut-être, surtout, disposer d’une traduction qui me donne vraiment envie de le mettre en scène.

Je remercie toutes les personnes et tous les amis (ici et là-bas) qui ont bien voulu m’écouter et ont pris le temps de répondre à mes questions et à mes doutes.

Pour le reste, que le texte et sa traduction, avec ses réussites et ses erreurs, parlent par eux-mêmes.

Fernando Renjifo
(traduit de l’espagnol par Christilla Vasserot)
Le coin des traîtres

Début de la pièce :
Bernard-Marie Koltès, La Nuit juste avant les forêts, éditions de Minuit, 1988« Tu tournais le coin de la rue lorsque je t’ai vu, il pleut, cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues, mais quand même j’ai osé, et maintenant qu’on est là, que je ne veux pas me regarder, il faudrait que je me sèche, retourner là en bas me remettre en état — les cheveux tout au moins pour ne pas être malade, or je suis descendu tout à l’heure, voir s’il était possible de se remettre en état, mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos, et je suis remonté — juste le temps de pisser — avec mes fringues mouillées, je resterai comme cela, jusqu’à être dans une chambre : dès qu’on sera installé quelque part, je m’enlèverai tout, c’est pour cela que je cherche une chambre, car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer — pas pour toute la nuit cependant —, c’est pour cela que toi, lorsque tu tournais, là-bas, le coin de la rue, que je t’ai vu, j’ai couru, je pensais : rien de plus facile à trouver qu’une chambre pour une nuit, une partie de la nuit, si on le veut vraiment »
Bernard-Marie Koltès, La Nuit juste avant les forêts (1977), éditions de Minuit, 1988.
Début de la traduction espagnole :
Bernard-Marie Koltès, La noche justo antes de los bosques, traduit en espagnol par Fernando Renjifo, ed. Continta me tienes, 2018« Ibas a doblar la esquina cuando te vi, está lloviendo y yo sé que esta no es la mejor manera de entrarle a alguien, así con el pelo y la ropa mojada, pero aun así me he atrevido, y ahora que estamos aquí, no quiero ni imaginarme la pinta que llevo, tendría que secarme, volver ahí abajo y arreglarme un poco – secarme el pelo, al menos, para no enfermarme, bajé hace un momento a ver si podía arreglarme un poco, pero allí abajo están esos gilipollas apalancados : yo me secaba el pelo y ellos ahí, sin moverse, apiñados, mirándome de reojo, y volví a subir – solo lo que tardé en ir a mear – volví a subir con la ropa mojada, y así me voy a quedar, hasta que esté en una habitación : en cuanto estemos en algún sitio me quito todo, por eso busco una habitación, porque en mi casa no puedo, allí no puedo volver – y ni siquiera tiene que ser para toda la noche –, por eso, cuando ibas a doblar la esquina, ahí, cuando te vi y empecé a correr, pensé : nada más fácil que encontrar una habitación para una noche, para un rato, si es eso lo que quieres de verdad »
Bernard-Marie Koltès, La Noche justo antes de los bosques, traduit en espagnol par Fernando Renjifo, éditions Continta me tienes, coll. Escénicas, 2018.

Fernando Renjifo (Madrid, 1972) est auteur et metteur en scène. Il exerce dans les milieux du théâtre, de la performance et de la création audiovisuelle destinée à la scène. La plupart du temps, ce sont ses propres textes qu’il met en scène. Il a fait des études de philosophie, de lettres et de linguistique, et c’est en autodidacte qu’il aborde la création scénique. Il  a commencé à écrire et à mettre en scène dans les années 1990, durant lesquelles il a fondé à Madrid la compagnie La República. Il a créé La Noche justo antes de los bosques dans le cadre des Veranos de la Villa, à Madrid, en août 2018.