Traduire le malentendu

Le coin des traîtres : pièges, surprises, vertiges, plaisirs et mystères de la traduction…

Quand, en 1836, paraît dans une Grèce fraîchement indépendante une comédie intitulée La Tour de Babel (Vavylonìa) signée Dimitris Vyzantios, on a lieu de croire que l’auteur était connu comme un combattant de la liberté, voire comme un notable de province, travaillant au service du jeune État ; certains se souvenaient peut-être qu’il avait commencé comme interprète à la cour du Bey de Tunis ; mais personne n’aurait pensé à le ranger parmi les grands noms de la littérature. Près de deux siècles plus tard, son souvenir aurait complètement disparu, n’était justement cette pièce. Car, depuis sa création, elle n’a pratiquement pas cessé d’être jouée, lue, adaptée sous diverses formes sur le territoire actuel de la Grèce et dans toutes les régions habitées par des communautés de langue grecque. On a même soutenu qu’il s’agissait là de « la plus grecque de toutes les pièces grecques ». S’y frotter pour tenter d’en donner une version française, c’était dès lors se colleter avec un mythe. Je vais tâcher de donner une idée du voyage qu’a constitué ce travail, au jour le jour.

 

Athènes, mai 2014

Dans les coulisses d’une journée d’études, je me vois proposer de traduire, pour une anthologie du théâtre grec moderne, deux pièces que je ne connais pas ; l’une des deux est La Tour de Babel. J’ai l’impression de sauter sans bouée du grand plongeoir.

Premier contact : ouvrir la petite édition de poche qui m’a été fournie, sauter la Préface de l’auteur et constater que, oui, c’est du grec, mais on dirait que ce que je lis est une autre langue. Des mots familiers écrits bizarrement, une foule de petits mots totalement inconnus, une syntaxe déconcertante… Résumons l’histoire. Nous sommes à Nauplie, pendant la guerre d’Indépendance. Sept voyageurs se croisent dans une auberge où ils apprennent la toute récente victoire, sur les Turcs, des armées européennes alliées aux insurgés grecs. Joie, festin, suivi de chansons et de danses. Mais chacun, étant originaire d’une région différente, parle sa propre variété de grec (sans compter un « Lettré », faux savant qui se pique de parler « la langue de nos ancêtres ») : d’où une série de quiproquos, qui culminent dans une bagarre où l’un des convives est légèrement blessé ; arrive la police qui met tout le monde au frais, le temps d’une enquête qui n’aboutira pas, car le commissaire ne comprend aucun des suspects qu’il interroge. Finalement, tout le monde est relâché sur un ordre du gouverneur : on trinque, en s’embrassant, « à la liberté ».

Ce qui a fait le succès de la pièce, le comique qui naît de la non-compréhension entre locuteurs parlant des formes différentes d’une même langue, sera donc pour moi un double obstacle : comment débrouiller ce que veulent dire ces Crétois, Chypriote, Oriental d’Asie Mineure, Péloponnésien, etc. ? Comment, avec cela, arriver à faire rire un auditoire (ou un lecteur) français ?

Athènes, juillet 2014

Le mois se passe en recherches inquiètes d’une édition commentée de la pièce (sans résultat) et de matériaux sur les parlers grecs régionaux : là, Internet me fournit une aide, mais marginale ; le parler de loin le plus glosé sur la Toile, le grec « pontique », est absent de la pièce. Je m’aperçois que l’auteur a rédigé un glossaire, hélas très incomplet. La lecture avançant, je repère des sortes de leitmotive associés aux personnages principaux sous la forme de mots récurrents, souvent des jurons ou des appellatifs, qui les caractérisent. Leurs champs lexicaux respectifs, quand ils diffèrent, sont eux aussi parlants : l’Oriental est sentimental, le Chypriote est ferré en médecine, l’Albanais ne rêve que plaies et bosses (c’est lui qui agressera le Crétois quand ils auront bien bu), etc. Autant d’appuis à venir pour la version française. Une visite en librairie m’offre la trouvaille d’un recueil sur Vyzantios où figure un article parfaitement renseigné sur les termes médicaux usités en Grèce à l’époque, qui sont souvent empruntés à l’italien : il suffira d’en chercher les équivalents latins, puis français, pour pouvoir traduire le jargon du faux médecin (une figure à la Molière qui prétend soigner le Crétois blessé, retenu au commissariat). À ma grande surprise, presque tous ces mots longs comme le bras, que j’avais d’abord cru inventés, se révèlent avoir des référents réels ; ce qui n’enlève rien à la drôlerie d’une ordonnance où voisinent « huile essentielle de jusquiame, teinture de digitale, corne de cerf, poudre d’antimoine, opium, asa foetida, galbanum, millefolium, castoreum, cardiosantum, essence de cranson, gomme laque, emplâtre au plomb, laudanum, cataplasmes au maca du Pérou, aristoloche, gomme ammoniaque, poudre de magnésium, teinture de rhubarbe » et  « une bouse de vache de mai ». Le Lettré, lui, se lit sans mal avec son pseudo-grec ancien ; le traduire selon le cas en Mallarmé ou en Villon, avec une pincée de mots-valises (il adore les mots à rallonges, et la morphologie du grec encourage son vice) m’offre une récréation bienvenue.

Que faire des dialectes et accents régionaux ? À l’évidence, camper un Crétois parlant chti ou un Péloponnésien pagnolisant est hors de question. Mais comme les personnages et le sujet sont intrinsèquement grecs, à moins d’adapter sauvagement (ce qui n’entre pas dans le cadre de ma commande), j’aurai à assumer l’étrangeté d’une intrigue où des personnages identifiés comme grecs, et s’accusant mutuellement de déformer cette langue, s’exprimeront dans une forme de français qui reste à définir.

Paris, septembre-octobre 2014

Je décide très vite qu’il est exclu d’inventer de A à Z, même sur un fond de français commun à tous, ne serait-ce que pour des raisons de compréhension minimale. Alors, partir de ce qui existe réellement. La chasse aux parlers régionaux de France et d’alentour est bonne : Internet et des livres spécialisés en livrent plus qu’il ne me faudra. Comment distribuer cette moisson ? Entre temps, ma lecture m’a convaincue que les parlers des personnages de la Tour sont très loin d’un quelconque réalisme, daté ou non : plusieurs traits « déviants » sont partagés par des locuteurs aux parlers par ailleurs éloignés ; un même personnage prononcera un même mot de différentes façons à différents moments, etc. ; d’ailleurs, le verdict d’un linguiste qui s’est servi de la pièce dans ses recherches est formel : l’auteur est totalement indigne de confiance pour qui cherche à reconstituer scientifiquement ces différents dialectes. Vyzantios ne se soucie pas d’être exact, mais de « faire vrai », et il a réussi, puisqu’aujourd’hui encore les auditeurs ou les lecteurs « reconnaissent », à travers des traits de langue fortement stylisés, des personnages-types associés à telle ou telle région, avec le mœurs et le caractère que, conventionnellement, on leur suppose. Puisque je ne peux pas garder, dans ma version « française », un tel effet de familiarité, autant y aller franchement dans l’arbitraire : j’attribuerai à chacun son parler en fonction de l’envie, de la commodité (guidée par la disponibilité dans mes sources des expressions et mots à chaque fois requis), sans m’interdire d’en utiliser plus d’un par personnage. L’Oriental s’exprimera dans un mélange de lyonnais et de berrichon, agrémenté de quelques inventions phonétiques ne reposant sur aucune observation particulière ; le Crétois parlera à la fois normand et briard ; l’Albanais émaillera de quelques belgicismes son massacre généralisé de toute syntaxe ; l’homme de Chio parlera une version plutôt orientale d’occitan, et ainsi de suite.

Il y a dans la pièce un trait récurrent, à la fois pierre d’achoppement et point d’appui : sans cesse, des quiproquos se produisent qui reposent sur une forme de calembour, quand l’un des locuteurs prononce un mot de son parler et qu’un autre l’identifie, à tort, à un terme du sien qui signifie tout autre chose, les deux mots étant tout à fait ou presque homonymes. Ainsi, la bagarre à l’auberge est déclenchée par une confusion entre un mot qui veut dire « moutons, troupeaux » dans la langue du Crétois, et un autre qui, pour tous les Grecs, signifie « merde ». Le recours au normand « blain » pour le premier, et au vieux français « bren » pour le second, fournissait un équivalent passable.

Paris-Athènes, novembre-décembre 2014

Au fil des lectures secondaires (articles spécialisés, histoires du grec moderne et des querelles linguistiques, etc.), le champ des énigmes de langue se réduit ; commence alors une course par téléphone et par messagerie pour demander aux amis grecs de toutes régions et de toute origine leur aide dans le décryptage final. Plus d’une fois, il arrive qu’un mot ou une expression soumis à leur sagacité résiste : ils ne savent pas exactement ce que ça veut dire, mais ça sonne familier et « en tout cas, c’est crétois » (ou du Péloponnèse, ou de la Grèce du Nord) : il suffit alors de trouver la bonne cousine, ou le voisin de la campagne, qui livrera la solution. Quelques ultimes calembours font de la résistance : les amis français leur feront rendre gorge. Ainsi pour l’appellation du commissaire — en grec, astynòmos, un mot de formation savante que des gens de la campagne, dans la Grèce du début du XIXsiècle, n’ont guère l’occasion d’utiliser ; ils sont donc beaucoup à le déformer innocemment en astronòmos, « astronome ». Quelques secondes de réflexion rêveuse ont suffi à un ami chercheur en acoustique pour trouver et m’offrir un génial « cosmissaire ».

Paris, décembre 2014-janvier 2015

La mission tire à sa fin ; le livre se compose, et les tâches de relecture, les vérifications diverses, les rappels de délais aux autres contributeurs (on m’a aussi chargée de la coordination de l’anthologie), dans une excitation plutôt joyeuse, font une diversion rafraîchissante.

Paris, mars 2015

Dans une minuscule salle aux murs peints en noir de la Maison d’Europe et d’Orient, une petite troupe improvisée de comédiens lit des extraits choisis d’une dizaine de pièces fraîchement traduites du grec moderne devant un public aussi attentif que précairement assis. Pour La Tour de Babel, l’invention des interprètes éclate dans la restitution musicale des accents inventés, agrémentée de quelques inventions heureuses de leur cru : on rit.

Myrto Gondicas
Le coin des traîtres

Myrto Gondicas est traductrice, principalement du grec (ancien et moderne), et travaille surtout pour le théâtre. Elle est membre des comités de rédaction des revues Phœnix et Les Carnets d’Eucharis

© Yorgos Kyriakopoulos

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