Trisha Brown tire son irrévérence

Trisha Brown © Joyce Tenneson, 2001La danseuse et chorégraphe américaine Trisha Brown est décédée samedi au Texas. Elle avait 80 ans et c’est sa compagnie qui a annoncé la nouvelle ce lundi dans un twitt qui nous a immédiatement renvoyés à cette belle dame que nous n’avions jamais quittée, même si elle se déplaçait moins dernièrement. D’une parfaite élégance décalée, à l’américaine, robe longue et baskets pour des cocktails d’après-première, elle savait aussi se souiller au sol en dessinant des trajectoires sur un papier blanc (It’s a draw en 2002). Elle était peintre. Elle traçait.

Elle se plantait sur les toits de New York, histoire de voir ce que cela ferait à la danse que de la mettre là-haut, en-dehors des théâtres (Roof piece avait été repris en 2015 au Centre national de la danse de Pantin). Elle allait dans les parcs, escaladait des façades de buildings… Ce fut son cycle « Equipment Pieces » de 1964 à 1974. Elle fit partie de nombreuses équipées sauvages, celle de l’impro avec Anna Halprin, celle des post-modern dont elle fut une des figures majeures notamment au Judson Church Theatre. Sa danse libre, joyeuse, souple n’eut rien de contradictoire avec ses engagements. En 1995, au festival Montpellier Danse, dont elle fut l’invitée régulière, elle créait un duo avec Bill T. Jones,You can see us, lui de face, elle de dos. Il en disait lors d’un entretien où nous l’avions rencontré : « Je l’ai toujours admirée. Elle est une rebelle sensuelle et intelligente. Alors que l’art était dominé par des valeurs du XIXe, elle s’est engagée sur une voie opposée. Je voulais me ressourcer et savoir comment elle organisait sa danse. Je voulais aussi démystifier mon corps face à la profession, au public. » Trisha Brown ne l’a pas déçu et vice versa.

Elle a créé près d’une centaine de pièces, chorégraphié six opéras, et a toujours assuré le meilleur pour d’autres compagnies que la sienne, que ce soient l’Opéra de Lyon, celui de Paris ou le groupe de Dominique Bagouet (One story as in falling, en 1992). Quant à sa compagnie éponyme, créée en 1970 et qui travailla sur ses « principes » – l’accumulation, le temps, le poids, la verticalité, la vitesse, le geste quotidien (marcher, prendre, lâcher, se lever, s’habiller) –, elle aurait mérité un peu plus d’estime de la part des autorités américaines et de ses mécènes. Ce n’est évidemment pas aujourd’hui qu’un sursaut de reconnaissance se produira.

Alors, on ira marcher sur les toits de New York avec tous ceux qui remettent le mouvement en marche. On la rencontrera sans doute à l’orée d’une cheminée. Et on lui dira : « Sister, c’est bien en 1973 que tu avais créé une pièce Roof ? » Elle sourira, toujours un peu moqueuse, même envers elle-même.

Marie-Christine Vernay
Danse

Trisha Brown, en 2013, « vue sur les marches » du Théâtre National de Chaillot, où elle avait été régulièrement invitée.

Trisha Brown © Lourdes Delgado
Trisha Brown © Lourdes Delgado