L’étrange cas du Dr Enid Blyton

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Enid Blyton, graphomane double

La Britannique Enid Blyton (1897-1968) a écrit plus de 600 livres pour enfants, dont les célèbres séries des Oui-Oui et du Club des Cinq. L’auteur le plus prolifique de la littérature jeunesse a laissé derrière lui un héritage qui continue de fructifier. Pour ses lecteurs, Blyton règne sur un monde enchanté, joyeux et lumineux, simple et touchant. L’envers de la médaille est plus sombre. Graphomane écrivant à très grande vitesse à la machine, presque d’une traite et avec peu de corrections, Blyton se comporta en femme d’affaires redoutable mais, surtout, elle fut un être sans affect, décrit comme allergique à la réalité lorsque celle-ci lui déplaisait. Une de ses deux filles en a parlé comme d’une femme “arrogante et sans la moindre trace d’instinct maternel”, “puérile, parfois cruelle et rancunière comme une gamine”.

Certes, l’enfance d’Enid Blyton ne fut pas rose comme la bibliothèque dont elle a nourri les rayons : elle avait douze ans quand son père a quitté le foyer, et quelque chose semble s’être cassé à ce moment-là, si l’on en croit les biographes. La mère de Oui-Oui serait restée au fond d’elle-même une petite fille prépubère coincée dans un monde de pique-niques, de fêtes scolaires et de sociétés secrètes. Par ailleurs, sa vie fut plus mouvementée qu’on pourrait le croire en lisant ses livres : il paraît qu’Enid a vécu une histoire passionnelle avec la gouvernante de ses filles, et que ses visiteurs la trouvaient parfois en train de jouer au tennis complètement nue dans le jardin de sa propriété.

Une personnalité si complexe se livrant quotidiennement, pendant des décennies, à un quasi exercice d’écriture automatique ne laisse-t-elle pas, dans les milliers de pages qu’elle a noircies, de précieux indices sur sa psychologie ? Telle est en tout cas l’hypothèse qu’a faite l’essayiste américain Nick A. Mortamer, ce qui l’a conduit à se plonger dans les archives d’Enid Blyton stockées à Newcastle upon Tyne, au National Centre for Children Books. Cette collection, qui inclut tapuscrits et documents personnels, n’a rien révélé de bien miraculeux jusqu’au jour où l’essayiste est tombé sur une courte note manuscrite de Blyton qui paraissait être le brouillon d’une lettre destinée à une certaine Bleedon Enid — un nom très proche de celui de l’auteur, que l’on pourrait traduire par “Continue de saigner, Enid”. Il s’agissait en fait d’une lettre d’injures et de reproches — d’une violence inattendue sous la plume de l’auteur du Club des Cinq — faite à une personne qui semblait elle aussi être écrivain. Intrigué, Mortamer eut alors l’idée de demander aux responsables du National Centre for Children Books s’ils ne disposaient pas d’archives au nom de Bleedon Enid. Ces derniers, très embarrassés, ont fini par l’admettre mais en précisant que ces documents ne pouvaient en aucun cas être communiqués à des tiers, ordre de la famille et des ayants-droit. Ce fut comme agiter un chiffon rouge devant un taureau ; grâce à des complicités internes, l’essayiste américain ne tarda à avoir accès aux fameux cartons, et ce qu’il y a découvert l’a laissé abasourdi : une vingtaine de versions extrêmement scabreuses des aventures de Oui-Oui, issues de la machine à écrire de Blyton (des expertises l’auraient établi) mais signées Bleedon.

Conclusion de Mortamer : Bleedon était à Blyton ce que Hyde était à Jekyll. Oui, l’auteur chéri de la jeunesse souffrait d’une double personnalité, et sa face Hyde était l’auteur d’une œuvre restée inédite à ce jour, bien différente dans son propos de celle de sa face Jekyll, et nettement moins volumineuse. Formidable découverte à laquelle Nick A. Mortamer a consacré un livre détonant, L’Étrange cas du Dr Blyton. Hélas, cet ouvrage n’a jamais pu paraître en raison des menaces de procès qu’ont immédiatement agitées les ayants-droit de l’œuvre de Blyton, lesquels avaient toutes les chances de gagner.

C’est donc en exclusivité, et en prenant soin de souligner que les lignes suivantes ne peuvent être attribuées à Enid Blyton, que nous révélons ici un court extrait (traduit par nos soins) de ce qui semble être le négatif de Oui-Oui et le Père Noël (en VO : Noddy meets Father Christmas, écrit en 1955).

Résumé : le Père Noël vient de débarquer au Pays des jouets pour vérifier que tout se passe bien. Oui-Oui arrive avec son taxi.

Le Père Noël tendit sa main toute chaude à Oui-Oui et celui-ci, devenu rouge comme une tomate, la serra timidement. Puis le vieux bonhomme s’exclama : “Quelle belle petite voiture !”. Oui-Oui se sentit très fier, et il proposa au Père Noël de l’emmener faire un tour. “Bonne idée”, fit celui-ci. Les lutins se mirent à rire. “Pourquoi riez-vous ?” demanda Oui-Oui. “Tu le comprendras bien assez tôt, l’ami”, répondirent-ils en riant de plus belle et en faisant des cabrioles. “Sauvez-vous, vilains lutins ! Vous n’êtes pas mieux que les golliwogs”, cria Oui-Oui, furieux.

Le Père Noël voulut d’abord aller au village des balles et des ballons, car il semblait que les balles ne rebondissaient pas assez cette année. Il fallait corriger cela d’urgence. Pour mieux se faire comprendre du chef du village, le Père Noël allongea Oui-Oui sur le capot de son auto, baissa sa culotte et commença à faire rebondir son gros ventre sur les petites fesses de son chauffeur. Le chef des balles battit des mains en criant bravo ! Bravo !

Ensuite le vieux bonhomme se fit conduire au village des chevaux à bascule. Les chevaux ne basculaient pas assez cette année. Pour être parfaitement clair, le Père Noël monta sur Oui-Oui toujours déculotté et commença à s’agiter en faisant des mouvements de plus en plus amples. Puis il roula sur le côté en haletant, tandis que le chef des chevaux à bascule applaudissait.

Puis le Père Noël voulut se faire emmener au village des poupées, car il semblait que cette année les poupées avaient la bouche trop petite. Mais cette fois Oui-Oui dit qu’il devait rentrer chez lui. Il n’en pouvait plus, il avait mal partout. Il se mit à pleurer. Mais le Père Noël ne voulut rien savoir et la tournée continua.

Le lendemain, ce sont les lutins qui voulurent faire un tour en voiture. Ils étaient douze.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

 

 

 

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