La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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Foot2glace Extrême
| 31 Oct 2022

À l’approche de la coupe du monde de football au Qatar, et suite à l’annonce récente de l’attribution des Jeux asiatiques d’Hiver à l’Arabie saoudite en 2029, deux aberrations écologiques, il est temps de proposer un contrepoint en renversant le planisphère afin d’imaginer ce que serait une compétition sportive organisée en milieu polaire…

Un sport simple

« Le football est un sport simple : 22 joueurs courent après un ballon pendant 90 minutes et à la fin, les Allemands l’emportent » (« Football is a simple game: 22 men chase a ball for 90 minutes and at the end, the Germans win »).

Gary Lineker sous les couleurs de l'équipe d'Angleterre de football - Image Panini à collectionner parue à l'occasion de la coupe du monde 1990 en Italie

Gary Lineker sous les couleurs de l’équipe d’Angleterre de football – Image Panini à collectionner parue à l’occasion de la coupe du monde 1990 en Italie

Tous les amateurs de ce noble divertissement à ballon qu’est le football connaissent très bien cette maxime, et ils peuvent régulièrement en constater la pertinence à l’occasion des grandes compétitions internationales. On doit cette formule bien sentie à Gary Lineker, un célèbre attaquant anglais des années 80, après la défaite et l’élimination de son équipe en demi-finale de la coupe du monde face aux champions teutons en 1990. C’était en Italie.

Épistémologiquement parlant, cependant, il est très simple de réfuter cette théorie puisqu’il suffit de modifier certaines des données empiriques structurant le déroulement de l’expérience pour en manifester l’incomplétude. Autrement dit, le test de l’hypothèse Lineker dans un laboratoire – ou sur un terrain si vous préférez – où les conditions déterminant sa réalisation auront varié suite à une manipulation opérée par l’expérimentateur doit permettre d’indiquer sa relativité opératoire.

KV Svalbard

C’est précisément cette démarche falsificationniste qui a animé l’équipage du brise-glace KV Svalbard de la garde côtière norvégienne le 22 mars 2018 alors que le navire patrouillait au large du Groenland dans une zone encore prise par la banquise hivernale, même si la débâcle était déjà entamée.

Le KV Svalbard est un des fleurons de la marine royale de Norvège. Sorti des chantiers navals de Kragerø, dans le comté du Télémark, en 2001, il opère normalement dans l’océan Arctique aux environs du Spitzberg, l’archipel le plus septentrional du pays, lequel est nommé par les Norvégiens eux-mêmes Svalbard (« côtes froides »). Ses missions sont variées et comprennent, outre les patrouilles de routine effectuées au sein des eaux territoriales norvégiennes, la recherche, l’assistance, le sauvetage, parfois le remorquage des navires pris dans les glaces. Prouvant ses capacités d’intervention, le brise-glace a même été le premier navire norvégien à rejoindre le pôle Nord géographique en août 2019 en s’ouvrant un passage parmi la banquise. Autant de missions dont l’obsolescence est pourtant programmée, selon toute vraisemblance, avec la réduction puis la disparition des glaces arctiques de mer que promet le réchauffement climatique.

Un équipage, deux équipes

Mais divertissons-nous plutôt en toute insouciance pour ne point penser à ce qui nous attend, car c’est une autre partie de plaisir que l’assistance en mer qui a occupé les marins du KV Svalbard ce 22 mars 2018 lorsque quelques uns des membres de l’équipage ont improvisé un match de football sur un morceau de glace dérivante. Deux équipes ont rapidement été constituées pour l’occasion: la première était composée de militaires, la seconde de scientifiques. Les capitaines des deux équipes ont vite reconnu que les limites du terrain devaient être imposées par la… Nature, et des planches de bois mal équarries ont servi de buts. Évidemment, la spécificité des crampons rivés sous la semelle des chaussures utilisées par les joueurs, indispensables à leur maintien sur le terrain, a interdit le recours aux tacles défensifs durant la rencontre.

Un journaliste de l’agence Reuters présent à bord a su immortaliser ce moment insolite avec ses photos…

Match de foot sur la banquise. Photo: Reuters.com, le 20 mars 2019: « Arctic black carbon work hampered by U.S. and Russia, says Finland »

Il est à noter sur la photographie la présence menaçante de deux gardes armés de fusils situés aux extrémités droites du terrain. Malgré les apparences, il ne s’agit pas des arbitres de la rencontre qui auraient pu choisir un tel attirail pour faire respecter leurs décisions auprès de joueurs récalcitrants que leurs remarques auraient laissés de glace, mais de soldats scrutant les parages à la recherche du moindre signe révélant la présence d’ours polaires que les odeurs humaines, et la sueur libérée par l’effort, risqueraient d’attirer vers cette enceinte sportive exceptionnelle. Hooligans plus dangereux, on connaît pas!

Ce que l’histoire ne dit pas, en revanche, c’est l’identité de l’équipe victorieuse… Le test devra donc être prochainement renouvelé afin de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse de Lineker, tant qu’il y a encore de la glace.

Et si quelqu’un se demande à quoi peut servir l’échelle que l’on aperçoit derrière le but de gauche, voici une explication possible à son insolite présence. Je la dois à mon amie Marianne Achkar qui est directrice de croisière et conférencière lors d’expéditions polaires. Selon elle, sachant que le match se déroule sur une plaque de banquise ayant une mobilité permanente en raison de la houle marine et des courants dominants, l’échelle permettrait d’accéder aux plaques adjacentes au besoin, comme dans une espèce de saute-mouton, ou bien à la manière dont on traverse les crevasses en progressant sur un glacier, afin de pouvoir rejoindre le bateau, ou – et là c’est moi qui ajoute – pour aller récupérer le ballon qu’un shoot trop violent aurait emporté trop loin.

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