XXXVIII. Rêve de Tigrovich

Arraché dès l'enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d'ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d'une écuyère, puis d'Ali  ibn-el Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la gloire internationale et la déchéance de l'artiste mélancolique. Un jour, son dompteur disparaît, en laissant opportunément quelques indications permettant de le retrouver. Notre héros part à sa recherche, en compagnie du Clown Démétrios. Embarqués à bord du Circus, ils rencontrent à bord une mystérieuse passagère clandestine, un chanteuse égyptienne qui se révèle, contre toute attente, être Ali le dompteur lui-même, indeed  ! Mais il y a des pirates, une tempête, et finalement un naufrage  : l'un sur un bout de bois, l'autre accrochés à un fragment de bois se rapprochent d'abord puis se séparent, Ali ayant lu dans les astres qu'il devait se rendre en Egypte, tandis que son tigre devait atterrir ailleurs, en un pays lointain plus à l'est. Il a atterri. Il a commencé par se lamenter, mais un petit garçon qui se trouvait là l'a reconnu et lui a annoncé que les astres exigeaient qu'on le conduisît à la Belle dame brune de la banque. Tigrovich se laisse mener au Crédit Helvète de Beyrouth, touche un pactole mis de côté pour lui par son prévoyant dompteur, mène grand train, puis vit chichement quand il a tout dépensé. Or un soir il fait un rêve.

Il lui sembla qu'il était à nouveau au cirque, perché sur un trapèze. Ali, le cher dompteur, était là, mais il avait les traits d'Emma, la belle écuyère, et conjointement ceux d'Auguste, le grand humain à la moustache. Le regretté Démétrios, aimable clown, cabriolait, voletant autour du trapèze, et le petit garçon aux boucles châtain applaudissait à tout rompre. Tigrovich voulut faire un salto, mais ses membres étaient de marbre et tout son corps glacé. Sur son costume rose apparaissaient mille étoiles dont il ignorait le sens, et le noir tombant dans le chapiteau, les mille étoiles en occupaient les cintres et en couvraient la toile, comme en un planétarium. Alors Ali-Emma-Auguste se rapprochait de lui par l'échelle de corde, mais il/elle avait pris les traits d'une très vieille femme, et, en même temps, portait un grand chapeau pointu de couleur bleue. S'installant sur le trapèze, il/elle ressemblait également à la belle dame brune du crédit Helvète branche de Beyrouth, et tâtait le bras du tigre.

– Tu as froid, Tigrovich, disait-il/elle.

Et à ces mots le tigre sentait le froid, glacial à présent, gagner ses membres engourdis.

Démétrios, planant dans les airs, reprenait en écho un petit chant : « Le tigre est de glace, le tigre est de glace au chocolat, le tigre est de glace et de marbre, le tigre au chocolat se glace, se glace, se glace sur place. »

Et le petit garçon aux boucles châtain répétait, en riant, le refrain : « se glace, se glace, se glace sur place ».

Alors le tigre voulait se réchauffer et il tentait d'aller vers les belles étoiles de feu qui ornaient le ciel du cirque. S'en rapprochant comme il pouvait, il vit, toujours dans son rêve, qu'elles changeaient de configuration et formaient comme une route droite qui menaient à un grand D. et le D. attirait Tigrovich comme l'aimant attire le fer, comme la mer tente le poisson et comme le soleil séduit le tigre glacé. Interloqué il regardait la piste où Ali, à présent revêtu de son habit de lumière, le petit garçon, Démétrios, Patrick de La Gazette du cirque et quelques autres encore étaient là et criaient en sa direction des paroles mystérieuses où il était question de D., de D. encore, et de chaleur. Tigrovich, tremblant, savait que derrière cette lettre se cachait la vérité, mais refusait d'en savoir plus, pris de panique soudain. « Je veux aller au cirque », hurlait-il non sans absurdité, puisqu'il s'y trouvait déjà. Mais toujours le D. revenait dans la bouche de tous, et Tigrovich terrorisé hurlait qu'il voulait le cirque. Cela faisait quelque chose comme : « Le Cirque, le cirque, le cirque »,  « D., D., D.. », « Le Ciiirque », « Déééééé ». C'était assez étrange.

Ses palpitations s'emballant, le tigre leva les mains, et, perdant l'équilibre, tomba du trapèze et du lit, s'éveillant en sueur et transi de froid, rassuré de s'éveiller, interdit cependant de ne pas comprendre le rêve dont il venait de s'évader. Et c'est dans la plus grande angoisse qu'il sortit, sans même prendre la peine de s'acquitter des frais (Il n'en avait d'ailleurs plus les moyens) qu'il avait engagés dans l'hôtel moins luxueux où il avait passé la nuit et fait le rêve qu'on a dit. Dans la nuit encore épaisse, il prit à gauche en sortant, puis, au bout de la rue, juste après un supermarché, à gauche en montant, puis, à droite mais avant le feu, il monta la rue, la redescendit, traversa une petite place, un carrefour, puis, comme il longeait un établissement de culte, quelques cimetières, un garage automobile et les rideaux tirés de diverses boutiques et drugstores, il obliqua un peu vers la droite, esquiva une berline perdue comme lui dans la nuit, et se trouva enfin devant une route droite qui partait vers le nord. Tout imprégné de son rêve, il cherchait D. mais ne savait ce qu'il cherchait. Vint à passer une vieille femme, qui sortait d'un cimetière. Elle n'avait pas les traits d'Ali, mais Ali, dans le rêve du tigre, avait eu les traits de la vieillarde, qui aimanta le tigre irrésistiblement. Comme il se rapprochait de son visage constellé de rides, il y vit à nouveau briller les étoiles qui scintillaient dans les sillons de la vieillesse. N'y tenant plus il l'alpaga. Et dans toutes les langues du monde, lui dit sur un ton interrogatif, bien que dubitatif : « D. ? D. ? ». Elle ricana, comme il se doit, et disparut en un éclair de fumée, si bien que Tigrovich crut qu'il rêvait encore. Mais il ne rêvait plus et se contentait de suivre la voie depuis longtemps tracée par les étoiles. Lesquelles à présent éclairaient une plaque de rue où en lettres blanches on pouvait lire, à la clarté des astres, cette indiscutable indication : « Rue de D. ». C'était la bonne route. Et le tigre l'emprunta.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich