Jean d’Ormesson au-delà des Thermopyles

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Édouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Confidence glissée par notre Jean d’O national dans une interview donnée à Vogue Paris quelques mois avant sa mort : “J’aurais beaucoup aimé écrire des livres érotiques sous pseudonyme mais c’est impossible : on me reconnaîtrait immédiatement.” Il y avait dans cette phrase un demi-mensonge ainsi qu’une vérité et demie. Le demi-mensonge : son “J’aurais beaucoup aimé…” donne à penser que Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson n’a jamais rédigé de texte érotique, ce qui est faux. Car il se trouve être l’auteur de quelques pages, jamais publiées, sur ses amours homosexuelles – réelles ou fantasmées, on ne sait – dont la crudité aurait bien mérité, en effet, la protection d’un pseudonyme. La vérité et demie : chaque phrase de ce texte est à ce point frappée du sceau d’ormessonnien que la foule de ses lecteurs ne s’y serait pas trompée une seule seconde. Le style Jean d’O, c’est comme le Chanel n°5, vaguement écœurant mais reconnaissable à cent mètres.

Le passage en question devait être inclus dans un des derniers recueils de l’académicien, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle. Toutefois seules ses premières lignes furent finalement imprimées car le reste n’aurait guère servi la postérité d’un auteur qui a raté le Panthéon (de beaucoup) mais n’a pas échappé à un hommage présidentiel aux Invalides. Jugez-en vous-même :

Cette année-là, à Londres où j’étais censé apprendre l’anglais à dix-neuf ou vingt ans, je passais mon temps enfermé dans une chambre d’hôtel minable à lire Aurélien et Le Paysan de Paris. Ce qui me manquait le plus, c’était une douche ou une baignoire. J’étais tombé par hasard, je ne sais plus trop comment, sur un Français plutôt plaisant qui avait la chance d’être descendu au Ritz. Il me proposa d’y venir prendre un bain. J’acceptai aussitôt avec beaucoup de gratitude.

La salle de bains du Ritz me convenait tout à fait. J’y passai avec délice, me pomponnant et traînant, une bonne demi-heure ou peut-être un peu plus. Quand je sortis de mon bain, le Français – ou bien était-il belge ? – m’attendait de pied ferme, nu comme un ver, un peignoir à la main, dans la salle de bains d’abord, puis dans la suite qui était spacieuse et où le divan et la table de verre me servirent de remparts.

Cependant ces fragiles protections furent prestement franchies par mon hôte qui, sexe au vent, affichait des intentions qu’il m’eût été difficile de ne pas deviner. Comme j’étais nu également, et peut-être assez appétissant à l’époque, l’affaire ne tarda pas à se produire. Après tout, Aragon lui-même… J’ai souvent partagé des appartements ou même des chambres avec des compagnons de la manchette à qui me liaient des amitiés qui me restent très chères. Mais la seule idée de laisser qui que ce soit franchir mes Thermopyles ne m’avait jamais traversé. Et pourtant, ce jour-là…

Cette expérience ne me fut pas désagréable, je dois l’avouer, même si l’anatomie humaine, tout particulièrement la mienne, est ainsi faite que l’introduction d’un objet relativement dur dans un orifice peu adapté à le recevoir peut être un facteur de désagrément. Pendant que le Français – ou bien était-il suisse ? – ahanait derrière moi comme un dément, je repensais aux merveilleuses phrases de Proust sur l’inversion, tout en me demandant comment, pour ma modeste part, je pourrais un jour parvenir à décrire le royaume de Sodome sans choquer les personnes qui me feraient un jour l’honneur de me lire. Car je caressais déjà, en mon jeune âge, cette détestable ambition d’être écrivain.

Lorsque l’aimable locataire du Ritz me proposa que nous renversions les rôles, je déclinai avec autant de politesse que possible, ce qui n’était pas simple vu les circonstances, en invoquant un rendez-vous urgent, imaginaire bien sûr. Mais au moment où je retournais vers la salle de bains pour ramasser mes pauvres frusques, mon insatiable compagnon entreprit de reprendre là où il s’était arrêté, ce qui fit que mon séjour dans cette chambre se prolongea bien au-delà de ce que j’aurais souhaité. Bien au-delà aussi de ce que mon humble postérieur pouvait supporter. Il me fallut le lendemain consulter un médecin de Covent Garden que de bienveillants amis m’avaient recommandé. Ce brave homme abaissa d’abord sur mes plaies un regard étonné, puis leva sur moi un regard un peu trouble. Lorsque je le quittai, muni d’une ordonnance pour divers onguents,  il me glissa qu’il serait heureux de me revoir dès que je serais guéri.

Les Anglais tout de même ! Ou bien ce médecin était-il grec ?

Édouard Launet
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