La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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6 – Mardi 2 mai, 20 heures
| 06 Juil 2022

L’artiste a disparu. A-t-il été enlevé, a-t-il fui, s’est-il suicidé? Aucune piste n’est écartée. Oui. C’est un rebondissement dans l’affaire. Notez que j’appréhendais un coup semblable. L’enquête filait son train tranquillement, doucement, tout allait pour le mieux, enfin les choses ne se présentaient pas trop mal. Nous pensions disposer de tout notre temps pour élucider le vol. Mais nous sommes sur terre. C’est sans remède. L’artiste a disparu et c’est fort ennuyeux car nous avons désormais deux affaires à traiter. Je ne mets sans doute pas sur le même plan le vol d’une bague et le départ d’un être qui nous est cher à tous. Je note néanmoins que les choses ont dans cette propriété une fâcheuse tendance à s’évaporer sans laisser de traces.

Aussi bien est-ce une chance. Un artiste est plus facile à retrouver qu’une bague. Et l’un nous conduira à l’autre. Les deux affaires sont liées, aucun doute là-dessus. Je ne crois pas au hasard. Dans mon métier les coïncidences sont significatives. Elles témoignent d’un arrangement des choses, un entrelacement des faits qui doit prendre sa source dans une volonté supérieure. Quelqu’un tire les ficelles si vous préférez. La question que Billot se pose, et je ne lui donne pas tort, est de savoir où l’auteur cherche à en venir. Que veut-il nous montrer? Quels sont ces mobiles? Le vol de la bague lui-même n’a plus pour seule raison l’argent.

Le bijou possède une histoire trouble. Sa valeur excède son prix marchand. Bartier me l’a confirmé. En 1942, dans Paris occupé, la maison Bartier avait continué à travailler malgré les restrictions imposées à l’ensemble de la population. Là où d’autres avaient choisi de fuir, quand certains prenaient le maquis, Bartier collaborait. Sur la période 1941 – 1944, la maison produisit quantité de bijoux à destination des dignitaires du régime nazi et de leurs épouses, folles de Paris. Les Allemands ne voyaient dans la France qu’une vaste entreprise de luxe, parfums, mode, alcool, et joaillerie bien sûr. Nos défenses avaient cédé facilement devant les assauts de l’ennemi parce que nous n’étions bons que pour le superflu. La France était pour les Allemands une sorte de parc de loisirs, un gigantesque Disneyland avant l’heure. Amusements en tous genres, champagne, et jolies filles.

Le colonel qui commanda la bague ne voyait pas les choses différemment. Originaire de Prusse orientale, l’homme, un certain Fritz Reinhardt, pensait pouvoir jouir de ses privilèges ad vitam aeternam. Début 42 les Allemands ne doutaient de rien. Le monde leur appartenait ou presque. Les choses finirent par se gâter comme chacun sait. Reinhardt disparut de la circulation, échappa aux procès et on n’entendit plus parler de la bague mystérieuse. A-t-il fui au Brésil afin de fonder une colonie? A-t-il été abattu par un groupe de résistants et enterré de façon sommaire? Toujours est-il que son nom disparaît des registres de l’état civil. Billot, chargé d’enquêter auprès de ses homologues allemands, n’a rien appris. Aucun homme du nom de Reinhardt, c’est un patronyme commun en Allemagne, ne correspond au signalement de notre colonel.

Le problème est désormais multiplié par trois: qui a volé la bague, qui a enlevé l’artiste, où est passé ce haut gradé de la Waffen-SS? Reinhardt est probablement mort. Il portait beau l’uniforme en 42. Il aurait aujourd’hui plus de cent ans. Mais ses enfants, à supposer qu’il ait eu une descendance, ou ses petits-enfants pourraient très bien revendiquer leurs droits sur l’héritage. Il n’est donc pas impossible qu’il faille chercher de l’autre côté du Rhin notre voleur.

Comme vous le voyez, l’affaire s’internationalise.

 

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