XXXII. Prisonniers des pirates

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali iibn-el-Fahed, le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique. Un jour son dompteur disparaît. Mais le clown Démétrios a persuadé notre héros de prendre la route à la recherche de l’étoile de sa vie, son dompteur qui a opportunément laissé quelques indications permettant de le retrouver. Embarqués à bord du Circus, ils ont levé l’ancre et rencontré comme il arrive sur les cargos et paquebots, une mystérieuse passagère clandestine, un chanteuse égyptienne qui se révèle, contre toute attente, être Ali le dompteur lui-même, indeed ! À bord du Circus, tout le monde se réjouit de ces retrouvailles. Si ce n’est que qu’à l’horizon des pirates les abordent. Et voilà comment, malgré l’héroïque résistance de l’équipage du Circus, Tigrovich et son dompteur se retrouvent prisonniers des pirates.

Bientôt, tremblant de froid, de douleur et de faim (le tigre), ils se retrouvèrent, fers aux pieds, dans une cale humide et sombre, d’autant plus sombre qu’à tous les deux on avait, selon l’usage, recouvert les yeux d’un bandeau. D’abord, les sanglots de l’un répondant aux sanglots de l’autre, ils pleurèrent le sort du pauvre Demetrios, fidèle ami qui les avait réunis, avant de payer de sa vie l’accomplissement de son devoir. Or, comme ils pleuraient, des sanglots tiers se firent entendre dans l’obscurité. Le tigre et son dompteur se turent, oreilles dressées.

– Tigrovich, do you entendre quelque chose ?, fit Ali interloqué.
– Yes, je t’entends, Ali, répondit le tigre placide, bien qu’un peu reniflant encore.
– Tigrovich don’t be stupid, do you entendre quelque chose, hormis ma voix mélodieuse et chère à ton corazon ?
– Oh yes, comprit le tigre, j’entends deux voix qui pleurent hormis la tienne, Ali.
– Tigrovich, dit Ali, demande aux voix qui elle sont.
– Moi ?, s’enquit Tigrovich pour précision.
– Yes tu, précisa son patient dompteur
– Who are you ? Min ? Quién eres ? Wer ?, obtempéra le tigre en traduction simultanée.

Pas de réponse. Le dompteur, persévérant, suggéra donc à son tigre de réitérer sa question dans la langue française qu’il maîtrisait fort bien par ses aristocratiques origines, comme il a été dit, puisqu’il lui avait bien semblé que l’une des voix, au moins, sanglotait en cette langue et l’autre dans un idiome dont l’origine latine ne faisait guère de doute.

– Qui êtes-vous ?, s’enquit à nouveau le tigre, ainsi justement dirigé.

Vint enfin la réponse, en deux temps :

– Je suis moi-même un otage des pirates. Un otage charentais.
– Un otage charentais ?, s’exclamèrent tigre et dompteur, confondus.

Une autre voix, ensuite, dans un français phonétiquement incertain :

– Pour moi, je suis un jeune homme de Bari, bien fait de ma personne mais prisonnier des pirates, également.
– Un jeune homme de Bari ? Bien fait de sa personne ?, crièrent-ils, cette fois sans plus de retenue.
– Hélas, répondit la première voix, mais des Charentes Maritimes.
– C’est la triste vérité, ajouta la deuxième voix.

Et grâce aux explications de leurs compagnons de misère, ils parvinrent à comprendre que le charentais, un riche plaisancier, s’étant trop éloigné, sur son luxueux hors-bord, des côtés occidentales de la France était tombé sur la bande de Malo ibn Malich, en vadrouille dans la région. Lequel, impitoyable, avait su exploiter sa maritime solitude pour s’emparer de lui, dans la lucrative perspective de réclamer quelque rançon pour sa vie. Quant au jeune homme de Bari, bien fait de sa personne, il était le fils d’un riche industriel qu’un soir d’ivresse et l’amour d’une belle Anglaise avaient conduit à errer sur le port de Bari et à croiser la route des mêmes cruels pirates, dont on se doute qu’ils avaient vu en lui une proie aussi délicieuse que facile. Mais d’autres négoces les appelant, les pirates, inconséquents, avaient remis ces affaires à plus tard, et depuis lors sur toutes les mers, traînaient avec eux l’otage charentais et le jeune homme de Bari, bien fait de sa personne, qui ne savaient plus guère en quel endroit du monde ils se trouvaient et survivaient à grand peine, entre scorbut et désespoir, sans oublier le pain sec qu’on leur donnait parcimonieusement. Tigrovich, qui avait traversé les Charentes, en particulier maritimes, au temps qu’il était allé de la ville de B. vers la Capitale, évoqua avec le premier les beautés de son pays natal, sans oublier Bari qu’il avait bien connue, à l’époque de ses glorieuses tournées. Dérisoire consolation que le souvenir du bonheur et de la beauté du monde, quand on gît misérable dans la cale d’un pirate berbère ! Ali ne disait rien, d’abord, puis, comme on en était arrivé aux beautés des îles plates qui s’égrènent le long du littoral natal de l’otage charentais, il émit un claquement de langue dont le tigre connaissait depuis longtemps le sens et que le Charentais comme le jeune homme de Bari bien fait de sa personne, affaiblis mais point idiots, reconnurent comme un signal sans appel. Il fallait se faire. Et vite. Ali avait eu une idée. Se tournant vers l’otage charentais et le jeune homme de Bari, il les interrogea vivement sur les habitudes des pirates-geôliers, heures des repas, tour de garde, relève de la dite garde, et autres informations afférentes. Satisfait de ce qu’il entendait, il se tourna, mystérieux, vers son tigre, lumière de sa vie et amant(e). Crânement, il le défia :

– Tigrovich, are you un artiste de cirque ?

L’autre au défi réagit et crânement rétorqua :

– L’Art qui au temps de ma langueur, m’avait abandonné, dompteur, à nouveau coule dans mes veines et palpite sous mon pelage impatient.
– Well Tigrovich, dit Ali, il est temps de me le prouver. (Il s’exprimait alors en égyptien, pour ne point effaroucher inutilement l’otage charentais dont il avait deviné qu’il était à bout de forces et de nerfs).
– What do you mean ?, répondit Tigrovich, usant du même idiome.
– Nous allons donner, Tigrovich, un numéro unique au monde (ici roulements de tambours, si des tambours il y avait eu, en cette geôle humide).
– Vraiment ?, se ragaillardit le tigre que déjà l’appel du cirque chatouillait. Au souvenir de sa gloire passée et peut-être future, il oubliait sa triste situation
– Oui, vraiment Tigrovich, indeed.
– À nouveau les lumières ? À nouveau les applaudissements ? L’Art et la Beauté à nouveau ?
– À nouveau, Tigrovich, à nouveau, fit Ali, non sans gravité.

À cet instant et sans que rien ne l’ait laissé présager, le tigre éclata en sanglots. Ali, stoïque, se rapprocha de lui, autant que le lui permettait les fers qui tenaient fermes ses mollets poilus, et lui touchant la patte, émit diverses hypothèses sur les origines du chagrin de l’artiste. La mort pitoyable du clown, leur bon ami, l’émotion du retour à la scène, le souvenir de ses erreurs et de sa débauche, la crainte éprouvante de ne jamais revoir son dompteur, tout y passa et en toutes les langues. Mais Tigrovich humectait toujours la geôle de son indomptable chagrin. Puis, entre deux hoquets, il parvint à articuler, pathétique : « Hélas mon sac, hélas ».

Un bref échange s’ensuivit entre le tigre et son dompteur, le premier, comme il apparut, pleurant la perte de son sac d’artiste, qu’il avait laissé échapper dans la précipitation du contre-abordage et se voyant, par cette perte cruelle, dépouillé des instruments indispensables à la pratique de son art, maillots roses et satinés, articles de maquillage, escabeaux et trapèzes, haut de formes et lapins bleus, paillettes et chapeau pointus, et, pour la gloire d’après spectacle, lunettes roses à rayures, puisqu’il avait pris soin d’en acquérir une nouvelle paire à son départ de Marseille, hélas les reverrait-il un jour. Ali lui-même avait-il seulement par devers lui son fouet de main et son fouet de spectacle ? Comment pourraient-ils jamais rendre honneur à leur Art, dans l’état de dépouillement où les plongeait leur sinistre aventure ? Ali contemplait son tigre en silence et sur son visage domptal une gravité nouvelle se mêlait à l’ancienne noblesse, tandis que son regard de feu scrutait, ligne incandescente, l’horizon de leur destin.

– Pour ce spectacle, tiger, we will not necessitar tout cela. 
– Ali, quel est donc ce spectacle ? », répondit le tigre, soudain dessalé.

On s’expliqua. Certes on mettrait à profit l’art du cirque. Cette fois cependant ce ne sont pas les applaudissements du cher public que l’on chercherait à gagner, mais, c’était sérieux, son salut et, pour autant qu’on le pouvait espérer, une vie sauve et sans pirates. Le tigre lissant les lambeaux de la redingote fuchsia qu’il portait au moment de l’attaque pirate, l’écoutait sans plus rien dire. Et tous les deux entre-échangaient leurs plans, aussi soigneux, presque joyeux, qu’au temps béni de leur gloire, quand dans la roulotte, le soir, ils jetaient sur le carnet rose de nouveaux plans de numéros émerveillants. Quand enfin ils eurent arrêté, non sans alacrité, les grandes lignes de leur ruse, Ali d’un claquement de langue (de fait il avait égaré son fouet) fit signe à son tigre d’agir. Lequel d’un coup de griffe fit sauter les fers qui les entravaient. Et tous de libérer leurs yeux bandés. Alors sous l’œil étonné de l’otage charentais et du jeune homme de Bari, qui était, en effet, on le voyait à présent, bien fait de sa personne, ils entamèrent grimage et maquillage d’une curieuse espèce. En l’espace de quelques secondes le dompteur s’était dépouillé de son habit rouge de dompteur dont les galons avaient fort heureusement peu souffert de l’attaque pirate, tandis que Tigrovich, soupirant, se défaisait des lambeaux de sa redingote fuchsia à son tour le tigre, avisant une autre teinte et un peu de goudron traînant là, camoufla le hâle d’Ali sous un revêtement jaune qu’il agrémentait de rayures noires bien dessinées. Se coupant les moustaches, ils échangèrent ensuite leurs attributs pilaires et finirent par revêtir l’un l’habit rouge de l’autre, l’autre les haillons fuchsia du premier. Enfin le tigre eut bientôt l’exacte apparence de son dompteur et réciproquement. Ils étaient prêts. À leurs compagnons d’infortune interloqués, le plan fut expliqué en deux mots, trop rapidement peut-être pour qu’ils en saisissent toute la subtilité : les pirates en voulaient au tigre, mais ils n’auraient qu’un dompteur, et s’ils essayaient de s’en prendre au dompteur, c’est un tigre qu’ils trouveraient. Quant au reste du spectacle on verrait bien ce qu’on verrait. Alors tapis dans un coin, ils attendirent la venue de leur geôlier. L’Art et la Beauté allaient être du combat. On n’avait qu’à bien se tenir.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich