Michel Butel, mort d’un poète

Michel Butel, 1940-2018. Photo Bruno Charoy pour Libération

On annonce la mort de Michel Butel, à l’âge de 77 ans. C’est une très mauvaise nouvelle. La presse perd son dernier poète, et ses amis un type formidable. Il était malade depuis des mois, avait du mal à respirer, mais jusqu’à son dernier souffle il a défendu l’idée que l’on devait faire des journaux comme des œuvres d’art. Il est bien le seul à y être parvenu.

Ci-dessous un portrait rédigé en 2011 alors que Butel se préparait à lancer son tout dernier journal, L’Impossible, après avoir présenté sa candidature à la direction du Monde.

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Michel Butel ne sera pas le prochain directeur du Monde. C’est dommage pour le quotidien du soir, qui ne connaîtra pas la joie d’être guidé par un poète. Et c’est tant mieux pour Butel qui va pouvoir se consacrer pleinement à son nouveau projet : un hebdo de 64 pages petit format qui devrait voir le jour à la mi-mars. Ou peut-être début mai. Ou peut-être jamais. Son nom : L’Impossible.

Butel, c’est ce type qui complique sérieusement les déménagements de ceux qui ont eu entre 20 et 40 ans dans les années 1980 : en plus de leurs bouquins, ils doivent trimballer toute la collection de L’Autre Journal, une revue mensuelle puis hebdo puis mensuelle puis défunte. Nous avons du mal à nous en séparer parce qu’il suffit d’ouvrir le moindre de ses numéros pour qu’en surgissent des voix, des vraies, qui racontent la vie avec d’autres mots et d’autres images.

Il s’est présenté devant le trio de sélectionneurs du Monde sans trop d’illusions, pour tenir à peu près ce langage : votre journal a une grande qualité, et beaucoup de défauts. La qualité, c’est son très beau titre, les défauts c’est à peu près tout le reste. Il s’agissait surtout pour Butel d’énoncer une millième fois son credo : un journal, cela doit être fait comme une œuvre d’art. Comme une sculpture, comme un roman. Ce n’est pas fait pour écrire « il y a eu 10 000 morts dans un tremblement de terre au Pérou » mais pour en faire ressentir les secousses. Pierre Bergé et consorts ont écouté poliment puis ont appelé le candidat suivant.

Butel n’a jamais eu de chance avec les quotidiens. En 1975, il lance L’Imprévu avec Bernard-Henri Lévy, 26 ans, rencontré via une amie écrivaine qui a croisé BHL chez Grasset. Échec au bout de quelques numéros sur fond d’engueulades entre les deux capitaines. Nouvelle tentative en 1989 avec le projet « 16 Pages », quotidien national à bas prix que Le Monde veut tester sur le marché du matin. L’aventure n’ira pas au-delà des numéros zéro, pour raisons stratégiques. En 2007, il n’y a plus que quatre pages format demi-berlinois dans le projet qu’il présente à André Rousselet. L’ami de Mitterrand dit oui, puis renonce. Le prochain coup, Butel proposera sans doute une simple feuille recto verso, comme les premiers journaux de l’après-guerre. Et la boucle sera bouclée.

Car c’est dans les journaux de la Libération que ce gamin juif a appris à lire, c’est de là que lui est venu ce goût insensé de la presse. Il venait de passer la guerre caché chez ses grands-parents en Isère. Il avait 4 ou 5 ans et, sur ces grandes feuilles imprimées, il devinait, plus qu’il ne lisait, les nouvelles qui annonçaient la reconstruction du monde et le retour à la vie. Il semble qu’il n’ait cessé, depuis, de courir après cette épiphanie.

Le parcours de Butel Michel n’est pas sans analogies avec celui de Genet Jean. Il n’a pas connu la colonie pénitentiaire de Mettray (Indre-et-Loire) mais a passé deux ans à l’institut psychopédagogique de Saint-Maximin (Oise). « J’étais vraiment fou », assure-t-il. Et il était révolté. Ce n’est pas qu’il avait des problèmes avec ses parents, c’est qu’il les haïssait. On ne saura pourquoi. Après Saint-Maximin, fréquenté de 12 à 14 ans, il n’est pas retourné chez lui. Il n’a pas passé le bac. Qu’a-t-il fait ? « Rien. » Si, il a lu, tout et le reste, de Borges à Lowry, de Salinger à Hugo. Membre de l’Union des étudiants communistes (UEC), c’est chez Shakespeare qu’il ira pêcher son pseudo : Elseneur. Plus tard, il songera à en faire son nom de famille mais les démarches auprès de l’état civil s’annonçaient trop compliquées. Il fut viré de l’UEC parce qu’il n’était pas étudiant.

Qu’a-t-il fait de cette jeunesse de rage ? On ne le saura pas non plus. Tout juste apprend-on que sa quête effrénée de fonds pour créer un journal l’a conduit un court moment en prison, parce que cette soif de papier journal ne pouvait pas toujours être contenue dans les limites de la légalité. Il a même voulu participer à un jeu radiophonique de Pierre Bellemare, espérant décrocher un lot substantiel, c’est dire.

Devant nous ce matin, face à un petit crème très blanc, Michel Butel n’est sans doute pas très différent de celui qu’il fut à Saint-Maximin : même envie, même asthme (plus ou moins contenu désormais par les broncho-dilatateurs), mêmes rêves, tignasse toujours épaisse. Cet écrivain à l’âme d’enfant a désormais trois fils, une fille et des petits-enfants. Maintenant il veut L’Impossible. Pas comme un soixante-huitard « réaliste » (bien que de sensibilité d’extrême gauche, il ne fut ni trotskiste ni maoïste). Il réclame l’impossible parce que, dit-il, « tout ce qui est possible se consume ». Il y a davantage de désir chez cet homme de 70 ans que chez une palanquée d’enfants des années 2000. Le désir est ce qui est mort avec le troisième millénaire et la « révolution numérique ». Son nouveau journal sera l’étincelle qui remettra le feu à la plaine. Ou peut-être pas. Peut-être que la plaine n’est plus inflammable.

Dans le château d’Elseneur, Hamlet se fait passer pour fou. « Mourir, dormir, rien de plus… et dire par ce sommeil que nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. » En attendant cette issue parfois désirée, pourquoi ne pas tenter diverses choses ? Le premier numéro de l’Autre Journal version hebdo contenait une grille de mots croisés dont le I horizontal répondait à cette définition : « Où allons-nous chercher tout ça ? » en dix lettres. Solution en bas de cette page [1]. Il y avait aussi un édito de Butel qui commençait ainsi : « Comment se forme-t-elle, l’âme humaine et ensuite ses décisions, ses mouvements, sa respiration ? » À cette nouvelle énigme, donnons la réponse tout de suite : « Elle se forme dans une prison qu’elle subit et qu’elle invente, les mots de la famille, les émotions de la tribu, les désarrois provisoires ou recommencés de son propre corps. » Comme quoi, dans le genre autobiographique, Butel a su faire beaucoup plus court que Keith Richards.

Ceux qui ne connaissent pas Saint-Maximin apprendront ici que les carrières de pierre (calcaire lutétien) de ce village aplati par les bombes de la Deuxième Guerre mondiale ont donné à Paris ses plus beaux monuments. Son maire est communiste, et sa mélancolie sans bornes. Butel dit avoir passé deux années merveilleuses là-bas. Aujourd’hui, il vit de rêves, d’une foi désespérée en l’avenir et, croit-on savoir, du soutien de quelques amis pour boucler les fins de mois. Il lui faudra 20 000 nouveaux amis pour que vive L’Impossible, vendu 2 euros. La souscription est ouverte sur www.limpossible.fr. « Si je devais attendre d’avoir l’argent pour lancer ce journal, j’attendrais mille ans. Alors c’est le journal qui trouvera l’argent. »

Édouard Launet

[1] Imaginaire.

Michel Butel en 6 dates :
19 septembre 1940 : Naissance à Tarbes.
1977 : Prix Médicis pour l’Autre amour.
1984 : Création de l’Autre Journal.
1992 : Arrêt de l’Autre Journal.
2011 : Création de l’Impossible.
26 juillet 2018 : Décès.