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Muhammad Ali, le tape dancer
| 06 Juin 2016

Le plus grand, de Muhammad Ali et Richard Durham, traduit par Maurice Rambaud et France-Marie Watkins, éditions Gallimard, 1976Cassius Clay était déjà mort. Vécut donc Muhammad Ali, le tape dancer. On lui a mis des gants sur ses mains pourtant faites pour caresser l’air. Même atteint de la maladie de Parkinson, ses doigts étaient dévolus à l’amour ou au vol. Ce gamin né à Louisville, dans le cœur de l’Amérique la plus profonde, n’avait sans doute jamais projeté de devenir boxeur. Il fut poids lourd : 100 kilos. Il a dit un jour “Je vole comme le papillon et pique comme la guêpe !”, phrase aussi célèbre que la formule de Pascal à propos du nez de Cléopâtre : “s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé”.

Sur le ring, sa garde était toujours en alerte. Les bras semblaient ballants comme chez Cunningham mais c’est dans cette fausse insouciance qu’il prenait la force et l’élan pour frapper. Net, direct, cash. Sur ses demi-pointes, il promenait l’adversaire. On aurait dû lui donner des gants blancs de smurfer. Mais le smurf n’existait pas encore. Il était noir, on lui dit de frapper. Il frappa donc, en vénérant Shorty, le dieu qui se tient dans un coin du ring.

Nous n’avons vu que rarement un tel danseur. Un Noir qui ne connaissait que peu de choses sur ses origines. Son combat en 1974 contre George Foreman à Kinshasa lui révéla l’Afrique. Dans les rues, tout le monde courait derrière lui en scandant “Ali, Boma Yé” (“Ali, tue-le”), sans méchanceté. La jambe était déliée, les bras libres. Il était porté par l’élan populaire. Le visage était le même, ne bronchait pas : trop de coups dans la gueule.

Dans une conversation avec Frazier (1), il raconte : “Ça me donne des forces quand j’aide les gens. Alors, une fois que j’ai eu mon titre, une fois que j’étais arrivé, j’ai simplement dit ’Au diable, les Oncles Sam’”. Il faisait référence à cette inoubliable affiche destinée à recruter les Noirs-Américains pour les envoyer à la guerre américaine au Vietnam. Là encore, il rejoignait les danseurs qui vinrent après lui. Dans le hip hop, le pointing reprend la pose de l’Oncle Sam, le doigt pointé pour les nouvelles recrues.

Pour refus d’obéissance en zappant le Vietnam, il fut suspendu pendant cinq ans. Il s’explique, toujours dans sa conversation avec Frazier : “J’étais un Musulman Noir, je le suis toujours. Je suis resté dans la foi et je ne haïssais personne. Je n’ai jamais prêché la violence et je ne pouvais pas supporter leur truc de l’armée. C’est là qu’ils ont fini par me coincer. Alors, je leur ai simplement dit : ‘Préparez moi donc ma geôle et laissez-moi traîner mon cul en tôle, j’aime mieux la prison et bouffer que d’aller au Vietnam et crever’”.

Mais sa geôle, ce furent ses gants de boxeur. Il demeure pour nous un danseur, libre entre quatre cordes.

Marie-Christine Vernay
Danse

(1) Le Plus grand, de Muhammad Ali et Richard Durham, traduit par Maurice Rambaud et France-Marie Watkins, éditions Gallimard, 1976.

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