Roland Barthes, le langage comme peau

Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique : chaque semaine, Edouard Launet révèle et analyse un inédit grivois ou licencieux, voire obscène, surgi de la plume d’un grand écrivain.

Le 25 mars 1980, vers 15h00, Roland Barthes sort d’un déjeuner avec François Mitterrand, candidat à l’élection présidentielle autour duquel Jack Lang a voulu réunir quelques intellectuels. A 15h45, le philosophe et sémiologue se fait renverser par une camionnette de blanchisserie devant le 44 rue des Écoles, tout près du Collège de France. Les secours le récupèrent inconscient, saignant du nez, et le transportent à la Salpêtrière. Il y meurt le lendemain, à l’âge de 64 ans.

Tout a été dit sur cette mort, et même imaginé — voir La septième fonction du langage, de Laurent Binet. Tout sauf ceci : qu’est-il advenu du cartable en cuir noir que Barthes avait avec lui au moment de l’accident ? Et que contenait-il ? Eh bien, aussi étrange que cela paraisse, cet objet n’a jamais été réclamé à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Au moment de l’accident, Barthes n’avait aucun papier d’identité sur lui ; nul n’a donc prêté sur le moment une attention particulière à ce cartable, une fois établi qu’il ne contenait pas d’éléments permettant l’identification du blessé. Il a rejoint assez vite le service des Objets trouvés de l’hôpital, puis, un an et un jour plus tard, celui de la mairie du XIIIe arrondissement. C’est là que le chercheur Charles Amapatte l’a découvert par hasard, en 2015, alors qu’il travaillait à une étude joliment intitulée “Sociologie du non-réclamé”.

Le cartable de Roland Barthes

Le cartable contenait deux livres (dont une édition de poche très usagée du Choc du futur, d’Alvin Toffler) et une chemise en papier bleu contenant trois pages manuscrites. La qualité de ce texte titré Le langage comme peau a intrigué Charles Amapatte, qui n’en connaissait évidemment pas l’auteur. Deux ans plus tard, lisant les Fragments d’un discours amoureux de Barthes, le chercheur y est tombé sur cette phrase : “Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre.  C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir.” Eureka ! Amapatte réalise soudain que le manuscrit qu’il a exhumé à la mairie du XIIIe  est sans doute de la main même de Barthes. Il mène une enquête sur la provenance du cartable, compare le style et l’écriture des trois pages à celle du philosophe, et rapidement, il n’a plus aucun doute : c’est bien du Roland Barthes par Roland Barthes. Le sociologue fait part de sa découverte aux autorités barthésiennes (ayant-droit, spécialistes, éditeurs), mais ceux-ci le snobent : la momie est gardée par des moines tatillons. Alors, en désespoir de cause, Charles Amapatte choisit d’insérer le texte retrouvé dans son étude du non-réclamé, se disant qu’après tout il tenait là un cas formidable.

Voici dans son intégralité ce texte non-réclamé :

Le langage est une peau qui tremble de désir. Et la multiplication des pratiques sexuelles est un fait moderne qui oblige l’écrivain à un choix, fait de la forme une conduite et provoque une éthique de l’écriture. A toutes les dimensions qui dessinaient la création littéraire, s’ajoute désormais une nouvelle profondeur, si je puis dire, la forme constituant à elle seule une sorte de mécanisme parasitaire de la fonction. L’écriture moderne est devenue un véritable organisme indépendant qui se développe autour de l’acte sexuel, le décore d’une valeur étrangère à son intention, l’engage continuellement dans un double mode d’existence, et superpose au contenu des mots, des signes opaques qui portent en eux une compromission ou une rédemption secondes, de sorte qu’à la situation de la pensée se mêle un destin supplémentaire, souvent divergent, toujours encombrant, de la forme mâle ou femelle.
Or cette fatalité du sexe, qui fait qu’un écrivain ne peut désormais tracer un mot sans susciter mille ambiguïtés, advient précisément au moment où la sensualité, abolissant de plus en plus sa condition de mythe, est requise, par les travaux ou les témoignages d’un humanisme qui a enfin intégré le corps dans son image de l’homme. On voit par là qu’un chef-d’œuvre moderne est impossible qui ne plonge pas dans la jouissance, ou s’en alimente, l’écrivain étant placé par son écriture dans une contradiction sans issue : ou bien l’objet de l’ouvrage est naïvement accordé aux conventions de la forme, la littérature reste sourde aux mœurs du temps, et le mythe littéraire n’est pas dépassé ; ou bien l’écrivain reconnaît la vaste fraîcheur du monde présent et ses surprenantes libertés, mais pour en rendre compte, il ne dispose que d’une langue splendide et morte ; devant sa page blanche, au moment de choisir les mots qui doivent franchement signaler sa place dans l’Histoire, il observe une disparité tragique entre ce qu’il fait et ce qu’il voit. Ainsi naît un tragique de l’écriture, pour ne pas dire une impuissance, puisque l’écrivain conscient doit désormais se débattre contre les signes ancestraux et tout-puissants qui, du fond d’un passé étranger, lui imposent la Littérature comme un rituel, et non comme une étreinte.
Chez Sade, le plaisir de la lecture vient de certaines ruptures : des codes antipathiques (le noble et le trivial, par exemple) entrent en contact ; des néologismes pompeux et dérisoires sont créés ; des messages pornographiques viennent se mouler dans des phrases si pures qu’on les prendrait pour des exemples de grammaire. Comme dit la théorie du texte : la langue est redistribuée. Or cette redistribution se fait toujours par coupure. Deux bords sont tracés : un bord sage, conforme, plagiaire (il s’agit de copier la langue dans son état canonique, tel qu’il a été fixé par l’école, le bon usage, la littérature, la culture), et un autre bord, mobile, vide, apte à prendre n’importe quels contours, qui n’est jamais que le lieu de son effet : là où s’entrevoit la mort du langage. Ces deux bords, le compromis qu’ils mettent en scène, sont nécessaires. La culture ni sa destruction ne sont érotiques ; c’est la faille de l’une et de l’autre qui le devient. Le plaisir du texte est semblable à cet instant intenable, impossible, purement romanesque, que le libertin goûte au terme d’une machination hardie, faisant couper la corde qui le pend, au moment où il jouit.
Le déjeuner structuraliste : Michel Foucault, Jacques Lacan, Claude Lévi-Strauss et Roland Barthes. Dessin de Maurice Henry paru dans La Quinzaine littéraire, 1er juillet 1967
Les érudits arabes, en parlant du texte, emploient cette expression admirable : le corps certain. Quel corps ? Nous en avons plusieurs ; le corps des anatomistes et des physiologistes, celui que voit ou que parle la science : c’est le texte des grammairiens, des critiques, des commentateurs, des philologues (c’est le phéno-texte). Mais nous avons aussi un corps de jouissance fait uniquement de relations érotiques, sans aucun rapport avec le premier : c’est un autre découpage, une autre nomination ; ainsi du texte : il n’est que la liste ouverte des feux du langage. Le texte a une forme humaine, c’est une figure, un anagramme du corps ? Oui, mais de notre corps érotique. Le plaisir du texte serait irréductible à son fonctionnement grammairien (phéno-textuel), comme le plaisir du corps est irréductible au besoin physiologique.
Ce n’est pas là le plaisir du strip-tease corporel ou du suspense narratif. Dans l’un et l’autre cas, pas de déchirure, pas de bords : un dévoilement progressif ; toute l’excitation se réfugie dans l’espoir de voir le sexe ou de connaître la fin de l’histoire. Paradoxalement (puisqu’il est de consommation massive), c’est un plaisir bien plus intellectuel que l’autre : plaisir œdipéen, s’il est vrai que tout récit (tout dévoilement de la vérité) est une mise en scène du Père (absent, caché ou hypostasié) – ce qui expliquerait la solidarité des formes narratives, des structures familiales et des interdictions de nudité, toutes rassemblées, chez nous, dans le mythe de Noé recouvert par ses fils.

Édouard Launet
Chefs-d’œuvre retrouvés de la littérature érotique

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