La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

Tempête de danse sur Brest
| 08 Mar 2017

Il y eut un soir pluvieux et froid, dans un square de la ville, là on l’on promène les chiens entre trois ivrognes et deux SDF qui n’en ont que fiche, six danseurs qui ont déboulé pour nous lâcher quelques bribes de leurs vies, pour vociférer des phrases, tels les prophètes de l’auteur américain Greil Marcus (oui, nous le citons souvent, surtout son livre L’Amérique et ses prophètes. La République perdue ?). Ensemble ou chacun dans son coin, éclairés par des panneaux solaires, les six, en intégrant des textes de Tim Etchells mais aussi leur propre prose, se sont frayé des chemins dans le public, ont roulé sur le sol mouillé, ont disparu pour revenir. On aurait cru assister à une revue de presse dansée agitée sur le monde tel qu’il faudrait le décrire. Avec une comptine réinjectée dans le vivant, tel un billet : « Cerf, cerf, ouvre-moi ou le chasseur me tuera … ». Bien vue, cette Danse de nuit conçue par Boris Charmatz. Nous espérons croiser la bande dans un autre lieu public, nos arpions ce jour-là (le 28 février 2017) nous enjoignant de quitter prestement le square venté pour une salle obscure mais chauffée.

Volmir Cordeiro, L'œil, la bouche et le reste © Alain MonotEt c’est là que l’on tombe nez à nez – l’expression est ici exacte – sur L’œil, la bouche et le reste du chorégraphe brésilien « adopté » par la France, Volmir Cordeiro. En un clin d’œil, on comprend que la partie va être rude parce que l’on ne verra pas tout, parce que dans un coin, un geste va nous échapper, parce que ce n’est pas parce que l’on a les yeux grand ouverts que l’on va pouvoir capter, capturer un mouvement, un signe. Parce que nous revendiquons que l’attention se porte sur nos arpions en souffrance et non sur telle ou telle partie du corps d’un danseur, nous craignons qu’après l’œil, la bouche ne se dérobe à notre vue et que nous soyons relégués au rang des bégueules clamant « couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Le titre, fort heureusement rassure car il y a « le reste ». Cette pièce qui aime se poster dans la salle, parfois, qui isole des sauts frappés au sol, qui combine à merveilles les entrées et sorties, réunit beaucoup d’ingrédients : le mime, la danse contemporaine, des évocations de danses collectives. Elle est foisonnante, un peu comme à l’ouverture de la pêche les truites sont lâchées à ne plus savoir où donner de l’hameçon. Marcela Santander Corvalán, Chilienne, curatrice de cette édition de DañsFabrik et interprète dans cette pièce y resplendit. Une déesse soleil. Volmir Cordeiro, avec sa façon si particulière de se déplacer telle une araignée de mer (alias moussette ou esquinade) joue de ses yeux en sourcillant. Du grand jeu. On se régale, jusqu’à l’embrassement vers la fin du spectacle des corps enlacés où chacun grignote un morceau de l’autre, « le reste », les restes. Cette pièce souffle quelque chose à l’oreille, d’ailleurs on entend la respiration de chacun, comme ce fut le cas dans d’autres spectacles ou performances.

Volmir Cordeiro, L'œil, la bouche et le reste © Alain Monot

Dans une pièce pas très maîtrisée, on entend ce même souffle, permanent qui guide, qui scande. Oropel de la Chilienne Carolina Cifras dénonce le système néolibéral qui justement asphyxie ceux qui ne s’y conforment pas. Un message politique à ne pas négliger, malgré une chorégraphie sur l’exposition outrancière des corps encore fragile. Des respirations fortes encore dans le spectacle de Javiera Peón-Veiga, également chilienne. Elle invite le spectateur à entrer dans une bulle blanche pour une performance : Acapela. Il s’agit de vivre une expérience commune : partager l’air ensemble, à partir de gestes quotidiens. Là aussi, les regards sont essentiels mais pas de la même nature que chez Cordeiro : les lentilles bleues nous désignent une espèce nouvelle à laquelle nous pourrions appartenir, bon gré, mal gré.

Vania Vaneau du Brésil, qui respire Blanc, un duo avec un guitariste tout à fait à l’endroit, Simon Dijoud, est, elle, un personnage de carnaval, une Salomé gonflée, prise dans ses voiles colorés et puis nue, comme ça, automate. Elle relie les carnavals anciens, réinventant un personnage de femme. Un duo avec le musicien où chacun est à sa place et où les peintures finales sur le corps sont crues.

Marie-Christine Vernay
Danse

Volmir Cordeiro, L’œil, la bouche et le reste, au CND, Centre d’art pour la danse, Pantin, 01 41 83 98 98, du 8 au 10 mars.

EnregistrerEnregistrer

0 commentaires

Dans la même catégorie

Mon prénom est une ancre

Le spectacle “Fuck Me” de la chorégraphe argentine Marina Otero ne cesse de nous entraîner sur des fausses pistes… qui sont loin de mener nulle part.

La danseuse inconnue

À partir d’une image acquise dans une vente en enchères, un voyage dans le temps à la poursuite de Marina Semenova, icône de la danse classique au temps de l’Union soviétique.

La Pavlova

Elle fut la première véritable diva du ballet. La star des tsars. Mondialement connue elle contribua à faire passer la danse de l’artisanat à l’industrie du rêve. Un livre, signé Martine Planells, retrace la vie d’Anna Pavlova, danseuse et chorégraphe de légende.

Bailographies à Mont-de Marsan

La 31e édition du festival Arte Flamenco de Mont-de-Marsan s’est tenue du 2 au 6 juillet. Programmation de qualité, mélange générationnel, la manifestation ne s’essouffle pas. En prime, une très belle expo photo signé Michel Dieuzaide.

Maguy Marin ou l’urgence

Œuvre d’amour, d’admiration, Maguy Marin : l’urgence d’agir, le film de David Mambouch sur sa mère chorégraphe n’a rien de convenu. Le réalisateur travaille l’épaisseur et la densité du vécu, sait laisser parler, prend lui-même la parole. Et l’on sent qu’il y a, de son côté, une exploration des origines, que le ballet May B, conçu par Maguy Marin alors qu’elle était enceinte de lui, est pour lui un second ventre maternel.