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Hegel et la loi du cœur
| 23 Fév 2020
Hegel a mené une existence un peu plus mouvementée que Kant. Précepteur à Berne puis Francfort, professeur extraordinaire à l’université de Iéna, un temps directeur d’une gazette, proviseur d’un lycée à Nuremberg, il devint à 46 ans professeur à la prestigieuse Humboldt Universität de Berlin. Il eut également une fiancée avec laquelle il entretint une correspondance nourrie et charmante avant de l’épouser. Mais il connut aussi, à Iéna, une liaison tumultueuse, à l’image du cours de l’Histoire dont parle si bien ce grand philosophe allemand. De cette liaison, il ne subsiste presque aucune trace hormis une lettre que les doctes ont longtemps préféré ignorer.
Lors d’un séjour à Berlin, il m’arriva une mésaventure dans l’air de notre temps. Alors que je sortais d’un de ces bars interlopes dont la capitale allemande a le secret, je fus pris à partie par une bande de jeunes néo-nazis qui m’auraient franchement cassé la gueule si un groupe d’étudiants sympathiques n’étaient venus à mon secours. Pour les remercier, je leur offris quelques verres : au petit matin nous étions devenus de véritables camarades de boisson. Comme souvent à Berlin, la conversation s’engagea sur la « Phénoménologie de l’esprit » que tous avaient lue et décortiquée. J’offrais une énième tournée de bière quand l’un d’eux me montra, non sans fierté, une lettre du philosophe de la « Science de la logique » qui confirme le mot de son auteur selon qui « rien de grand ne s’est fait sans passion ». Grandeur ou misère de la philosophie ? Kierkegaard notait à propos de Hegel : « L’homme construit un palais d’idées et il habite une chaumière. »

Ma petite quetsche,

Ton silence m’avait d’abord surpris mais j’ai ensuite regretté qu’il n’ait pas duré davantage quand j’ai reçu cette lettre furieuse que tu m’as adressée il y a déjà deux mois. À dire la vérité, je ne savais pas si j’y répondrais, sans doute parce que je ne savais pas comment y répondre. Tant de plaintes et de rancœur ! Tant de récriminations à mon égard ! Tu es donc bien malheureuse, bien seule pour m’écrire de pareilles inepties sorties d’une imagination en délire.

Tu m’accuses de t’avoir abandonnée, d’avoir préféré ma carrière à ce qui n’était qu’un coup. Crois-tu un instant que j’aurais pu hésiter entre ce poste indigne de mon génie à la tête d’un minable lycée de province et la chaire de professeur à la Humbold Universität ? Mais ce que tu écris avec tant de hargne, de désespoir montre que tu n’es encore qu’une enfant demeurée au stade de la certitude sensible.

Fragonard - Les amants heureuxTu me rappelles mes promesses. Sous le tilleul, tu me disais : c’est ici et maintenant que je t’aime, sous la frondaison de ce bel arbre, derrière l’église, devant Dieu. Et je t’approuvais, bien sûr que je t’approuvais ! Ici et maintenant ! Ni demain ni toujours ! Mais toi, tu l’entendais d’une autre oreille. Tu voulais que le maintenant soit le toujours, l’ici le là-bas et le partout. Mais tu vois que ce maintenant est passé, que cet ici est devenu un ailleurs. Je savais en prenant ta main dans la mienne que nous vivions un instant merveilleux, ma petite quetsche, mais ce n’était justement qu’un instant. Vois-tu : avec le temps la vérité de ce moment s’est éventée.

Combien de fois t’ai-je tenu dans mes bras ? Une trentaine de fois, peut-être davantage ou moins. Je ne le sais plus et ne m’en soucie guère. J’ai parcouru tous les développements de la conscience alors que tu n’en es encore qu’à ses balbutiements. Tu ne peux pas ne pas souffrir. Je ne peux pas t’épargner la douleur du négatif. Plus tard, sans doute, tu reviendras sur ce caprice de l’amour et tu en comprendras la vérité, celle d’une simple étape dans l’élaboration de ta conscience enfin parvenue, peut-être, à la pleine reconnaissance d’elle-même.

Pourtant je constate dans le huitième paragraphe de ta lettre que tu as progressé. En m’écrivant, tu commences à te représenter le néant de notre aventure. Tu vois, toi aussi, tu es un peu phénoménologue ! Du stade des premières expériences, tu es passée, me dis-tu, à celui d’une conscience bien pieuse : tu t’es tournée vers Dieu, vers l’immuable. Tu étais, écris-tu, toute déchirée, toute scindée. Sans doute serait-il plus juste d’évoquer le mouvement dialectique de ton âme. Mais tu n’es qu’une petite quetsche et je ne vais pas ergoter sur tes approximations conceptuelles. Tu as encore tant de chemin à parcourir avant d’accéder à la vérité en soi et pour soi. Dans le onzième paragraphe (ta lettre est un véritable roman), tu te plains, encore, que le monde ne soit pas fait à l’image de ton amour. Tu déplores la dure nécessité de la vie qui a voulu que notre histoire n’aille pas au-delà d’un simple amusement des sens. Tu voudrais que règne enfin la loi du cœur. Tu as tellement d’idées charmantes, petite quetsche ! Sans le savoir, tu te fais rousseauiste, et ce n’est pas si mal pour une tête de linotte comme la tienne. Tu aimerais, écris-tu avec candeur, vivre dans un monde où les désirs de ton cœur s’accordent à mes désirs. Tu me demandes avec insistance d’oser prétendre que je ne t’ai jamais aimée. Mais, mon amour, ton insistance est puérile. S’il faut tout te dire, et je sens qu’il te faut une leçon de philosophie, je t’ai bien sûr aimée de tout mon cœur, comme aiment les hommes, en passant. Tu excitais mes sens, que pouvais-je faire d’autre que d’y répondre à un moment où moi-même j’étais encore abîmé dans l’être-là de la vie ? Sans doute ai-je appris plus vite que toi. Ce n’est pas ma faute, petite quetsche, si les hommes parviennent mieux que les femmes à une pleine conscience d’eux-mêmes, s’ils se hissent plus rapidement au stade de l’Esprit absolu.

Mais tu ne t’arrêtes pas là, tu ajoutes encore trois ou quatre paragraphes à cette lettre de douleur. Tu me dis être déçue par la loi du cœur, car les cœurs ne s’accordent pas entre eux. Tu dénonces les mensonges des hommes, l’hypocrisie du genre humain, la perversion de notre espèce ! Pauvre petite quetsche ! Ton cœur si sensible souffre de ne pas s’accorder aux désirs des autres cœurs. Le battement de ton cœur pour le bien-être de l’humanité s’est retourné contre ta conscience. Tu hurles ta douleur, tu délires dans ta souffrance, tu vas jusqu’à évoquer les dernières extrémités. Tu m’écris que tu en es venue là par ma faute, et à nouveau tu m’accables d’injures.

Mais, petite quetsche, tu ne fais rien autre chose que parcourir les étapes de la conscience. Comment voudrais-tu échapper au destin de l’Esprit qui, je le reconnais, se manifeste en toi de façon un peu bruyante ?

Au lieu de me haïr, tu devrais me remercier car je suis celui qui t’a permis de te débarrasser de ta première certitude. Sans moi, sans doute serais-tu encore occupée à compter fleurette à un pauvre niais qui refuserait obstinément de lâcher ta main. Et tu croirais toujours qu’ici est l’universel, maintenant l’éternité. Au lieu de quoi, tu es maintenant prête à accéder au stade de la Raison. Je suis certain que tu ne tarderas pas à te marier, et à trouver dans la loi civile la véritable loi à laquelle il te faut soumettre les errements de ton cœur. Tu verras qu’il faut vivre au service de l’État et non sous l’emprise de ses désirs. Tu comprendras enfin que ma décision de t’abandonner, de te laisser tomber à la façon d’un fruit trop mûr qui se détache de la branche pour s’écraser sur le sol, ma décision enfin de partir enseigner à la prestigieuse Humbold Universität était gravée dans le marbre de l’Histoire. Et dis-toi bien que si tu as tant souffert, ce n’est pas ma faute.

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