À la troisième taupe

“Mystérieux vols de pétards antitaupes dans le Rhône.”

En quelques semaines, dans la région de Lyon, une vingtaine de magasins d’une chaîne spécialisée dans le jardinage se sont vu délestés de dispositifs anti-taupes à base de pétards. Au total, une centaine de boîtes contenant chacune vingt pétards ont ainsi mystérieusement disparu. Dangereux maniaque ? Offensive anti-taupe d’envergure mené par quelque propriétaire désargenté d’un vaste parc infesté de galeries et de taupinières ? Opération préventive des taupes elles-mêmes ? Terroristes en manque de détonateurs (ces pétards ne peuvent guère servir à autre chose) ?

La police judiciaire, en charge de l’affaire, est pour l’heure réduite à quia mais évidemment c’est la piste terroriste qui l’inquiète le plus, même s’il paraît difficile de faire exploser la Tour Part-Dieu avec ce genre de matériel. En effet ces dispositifs, qui servent à faire sauter les taupinières et avec un peu de chance les taupes qui s’y trouvent, ne contiennent qu’une infime quantité de matière explosive : au mieux, le ou les auteurs des faits ont pu récupérer 800 grammes de perchlorate de potassium.

En fait, il y a plus embêtant : ces pétards ont été soustraits à la lutte anti-taupe or, de tous les combats, celui-ci est peut-être le plus incertain. Quiconque a vu un jour s’élever un monticule de terre sur sa pelouse manucurée sait que cette guerre est longue et âpre. D’ailleurs, elle se termine souvent faute de combattants, l’un ou l’autre des camps finissant par déserter, lassé des manœuvres tordues de l’adversaire. Car il y a mille et une manières de chasser les taupes, toutes à peu près aussi inefficaces : pièges, poison, tessons de verre, branches de merisier, fumigènes, pétrole, gaz d’échappement (on relie le pot à l’entrée d’une galerie via un tuyau d’arrosage), magie noire, excavation du terrain. L’arme nucléaire est un recours ultime qui, à notre connaissance, n’a jamais été utilisé, et ce n’est pourtant pas faute d’y avoir pensé.

La taupe (Talpa europaea chez nous) est un petit mammifère fouisseur assez mignon et sympathique, du moins tant que ses dégâts restent circonscrits au jardin du voisin. En plus il est robuste : certaines espèces, comme le rat-taupe sans poil, vivent en moyenne trente-cinq ans, soit dix fois plus longtemps que tout autre mammifère de taille équivalente (ça ne fait pas nos affaires). Et par-dessus tout, le rat-taupe ne développe jamais de cancer car cet animal produit une molécule particulière, l’acide hyaluronique, qui protège les cellules de la formation de tumeurs. Autant dire que le rat-taupe a dans son sac plus d’un tour qui pourrait être utile à l’humanité, celle-là même qui cherche à le détruire par tous moyens et, fort heureusement, n’y parvient que médiocrement. Pas étonnant qu’en  2013 le rat-taupe nu ait été sacré “Vertébré de l’année” par la revue Scientific American. Voilà une distinction que lorgnerait en vain le jardinier fébrile bardé de pétards anti-taupes.

D’où l’on induira que les vols constatés dans les magasins de jardinage pourraient bien être l’œuvre de gens soucieux de préserver les vies de nos précieux alliés souterrains. Ou alors c’est que les terroristes en sont réduits à bricoler avec de vagues pétards, ce qui ne serait pas une mauvaise nouvelle non plus.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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