L’affaire de l’Île de la Cité

 Il n’est que sept d’heures du soir en ce mois de février, et il fait doux. Maigret maugrée, fait les cent pas quai de d’Horloge, regarde la Seine, surveille le Pont au Change. Il n’a pas même pas envie d’allumer sa pipe. Il n’a pas eu le temps de prendre une bière à son annexe, la brasserie Dauphine. Il attend madame Maigret. Il grogne intérieurement comme un homme qui se sent bien bousculé. Sa Tour Pointue va déménager aux Batignolles, à côté du nouveau Palais de justice. Il rumine. Non le « 36 » ne sera  plus le « 36 » !

Madame Maigret arrive, souriante. Elle n’est pas fâchée de sortir un peu de la routine de toutes ces dernières semaines. Ce n’est pas tous les jours qu’ils sont invités au vernissage d’une exposition. Elle a su tout de suite que Jules était préoccupé et a feint de ne pas s’en apercevoir. Mission Île de la Cité. Le cœur du cœur : un projet futuriste, certes, mais contrariant, qui en plus du Quai des Orfèvres envoyé au diable vauvert, allait moderniser « son  Île ».

Ils pénètrent un peu gauches dans la salle des Gens d’Armes de la Conciergerie, entre les colonnes séculaires de cette magnifique salle gothique. Ils s’approchent des vingt panneaux grand format rétroéclairés, des plans, des animations 3D qui présentent les propositions de cette mission. 

– Ça va te changer des crimes !
– Non. C’est peut-être un crime…

Elle ne relève pas, va retrouver sa sœur Hortense, de passage à Paris, à qui elle a donné rendez-vous. Maigret n’est pas mécontent de rester seul, de pouvoir aller et venir tranquillement. Ici, dans ce milieu d’architectes, d’urbanistes, de politiques, de hauts fonctionnaires, de journalistes, d’artistes, d’étudiants, il n’est pas connu. Il va pouvoir photographier les moindres détails, chaque document, humer l’atmosphère, les réflexions des gens, prendre le train d’une enquête. 

Il lit le texte d’intention du Grand Architecte.

« Au milieu des façades hermétiques du Palais de Justice, de l’Hôtel-Dieu et de la Préfecture de Police, l’absence de définition claire du statut de chaque parcelle de l’espace public empêche l’appropriation de cette cité insulaire par la communauté. Les commerces se font rares. L’hyper-fréquentation des lieux culturels et touristiques que sont la cathédrale, la Conciergerie et la Sainte-Chapelle ne suffisent pas à rendre vivante une île dont la démographie des résidents décline. 
L’occasion s’offre aujourd’hui d’ouvrir une nouvelle époque dans l’histoire de l’Île de la Cité. Alors que les grandes administrations de l’île préparent leur avenir, que le centre de Paris connaît une série d’évolutions majeures, depuis la Samaritaine jusqu’à la reconquête des berges de Seine, et que la perspective de la tenue des Jeux olympiques de 2024 et de l’Exposition universelle de 2025 invite le monde à redécouvrir la ville des Lumières, l’Île de la Cité apparaît comme le territoire le plus propice au déploiement d’une grande ambition urbaine, culturelle, architecturale et économique, qui contribue au rayonnement de la France… Le projet urbain exposé ici se propose d’avancer sur la voie d’un projet d’ensemble, faisant évoluer l’île aux monuments vers une ‘île-monument’. » 

– Diantre ! Et le président Hollande qui a l’air d’accord ! Et la maire Hidalgo qui jubile !

Il essaie de comprendre. Concentré, il met quelques secondes à se rendre compte qu’on lui a adressé la parole. La Graphiste Esthète l’interpelle :

– Je ne suis pas d’accord. Et vous ? Il ne faut rien changer. C’est bien qu’elle soit vide, cette île, j’aime la traverser en vélo. Je vais souvent au marché aux fleurs. Il ne faut pas piétonniser Paris, ça suffit, les voies sur berges sans voitures, c’est trop…

Le commissaire opine du chef en souriant. « Tiens, tiens, il faudra peut-être l’interroger… »  Il s’éloigne, se penche sur un plan. Il n’aime pas les dossiers mais il comprend que le quai du Marché neuf, au sud, le long du bras de Seine, va être piétonnisé, planté, animé de bars, de restos, de commerces, de péniches lumineuses. Il aime bien les péniches. Il y aura aussi de nouvelles passerelles, l’une qui « faciliterait l’accès au nouvel accueil du Palais de Justice depuis la rive droite ». Et l’autre qui améliorerait « la relation de l’île avec le quartier Saint-Michel ». Maigret est dubitatif. Lui, il passe très facilement de l’Île de la Cité à Saint-Michel. Mais il aime bien les ponts. 

La Curieuse s’entretient avec la Graphiste Esthète. Il écoute.

– J’avais oublié que l’Île de la Cité existait ! Je n’y viens jamais, ou avec des cousins de province pour visiter Notre-Dame. Je la traverse à pied, de Châtelet à Saint-Michel, sans m’en apercevoir. Ce projet a le mérite de la faire ressurgir. Mais attention… le vide, le silence, c’est bien aussi.

– Mais elle va être toute remplie ! Transformée en lieu bobo, et cher. Encore un quartier où on ne pourra plus venir. Moi, je m’en fiche de la perspective des Jeux Olympiques, d’une Exposition universelle. Râââlebol d’Hidalgo, Paris n’est pas sa chose !

Maigret note dans son calepin. Il se retrouve alors à côté d’un groupe animé. Il pense avoir identifié le Grand Architecte, qui sourit, serre des mains, costume marine chic de rigueur et écharpe identifiante. Il est avec le Grand Président du Centre des monuments nationaux, ravi lui aussi : 

– C’est formidable de travailler avec le Grand Architecte. Nous avions déjà travaillé ensemble pour la Grande Bibliothèque Mitterrand, dont j’ai été le directeur. J’ai découvert avec cette mission que j’aurais bien aimé être architecte.

Le Grand Architecte attire son petit cercle d’admirateurs vers un plan, explique et montre :

– Là, entre le Palais de Justice en partie vidé, dont l’entrée sera retournée de l’autre côté, et l’Hôtel Dieu, on crée une grande place, comme la place Saint-Marc de Venise, avec un sol uni. À l’emplacement de la rue de Lutèce. Non, on ne SUPPRIMERA PAS la circulation des voitures, boulevard du Palais ! Cette place Lutèce desservirait le Palais, côté Conciergerie et Sainte-Chapelle, qui seront réunis par le Centre des monuments nationaux. Et, à l’opposé, elle connecte à l’Hôtel-Dieu, dont les cours intérieures seraient reliées directement au parvis de la cathédrale. Cette place pourrait se faire assez vite, vers 2024.  

– Vous détruisez le marché aux fleurs, s’inquiète la Graphiste Esthète ?

– On le GARDE ! Mais on le remplace par une grande serre, une sorte de Crystal Palace !  Et on désenclave tous les bâtiments, qui sont devenus invisibles. Une partie de la Préfecture de Police, du ministère de la Justice, de l’Hôpital resteront en place, mais les monuments abriteront aussi des activités culturelles, des musées qui seront mieux reliés. Il faut révéler chaque anfractuosité de l’île, ses cours intérieures cachées, qui seront couvertes de verrières, révéler ses passages et sous-sols. Cela peut commencer dès demain, avec la piétonnisation des quais Sud. On circulera mieux partout,  beaucoup en sous-sols, c’est ma spécialité les sous-sols, de creuser. Il y aura une Grande Galerie souterraine pour accueillir les différents publics. Non, on ne TOUCHE PAS à la qualité architecturale des bâtiments ni aux façades ! C’est un projet sur vingt-cinq ans.  

– Et Notre-Dame ? demande La Curieuse.

– Le parvis est très encombré, on le libère. On crée une immense dalle de verre au-dessus de la crypte archéologique et devant sa façade. Il y aura beaucoup de verre sur l’Ile, des murs, des tours, des dômes, des verrières… On propose aussi la création d’un débarcadère qui desservirait directement le parvis de la cathédrale depuis la Seine.

– C’est très malin, constate une Moins Grande Architecte. Tout est là, il suffit de révéler, ajouter des qualités, des usages, relier, sans toucher aux bâtiments. Et il va y avoir des tas de projets pour nous,  des concours ! Mais est-ce que cela se fera ? Hollande ne reste pas ! D’ici 2040, il va couler d’autres eaux politiques sous les ponts !

– Et le Quai des Orfèvres demande brusquement un autre Grand Architecte Présent, plus âgé ?

– On le vire, avec la Préfecture, les cars de police, tous dans le XVIIe, à Clichy-Batignoles, répond le Grand Architecte rigolard, dans un geste de démiurge.

– Mais comment est-ce qu’on va expliquer la Tour Pointue, les films, Maigret… à nos enfants ? demande goguenard l’Autre Grand Architecte Présent.

Maigret se dit qu’il faudra aussi l’interroger, celui-là. Et la place Dauphine dans tout ça ? 

Il comprend qu’un passage souterrain partira de sa place, qu’elle sera en partie creusée. Et sa brasserie ? Il prendrait bien une bière, mais il n’y a pas de buffet ni de sandwich dans cette inauguration. Et son clochard Toto, son indic, aura-il encore le droit de dormir sur la nouvelle grande place ? Y aura-t-il des bancs ? Et tous les autres clochards ? Ou iront-ils ? Avec les juges et les flics, dans la ZAC Clichy-Batignolles ? 

Il retrouve madame Maigret et sa belle-sœur, qui ont échangé une dernière recette de cuisine, enchantées devant un panneau rempli de vert. 

– C’est très bien, Jules, lui dit Hortense. Il y aura des tas de jardins. Pense à mes petits-enfants, à tes arrières-petits-neveux. Il faut des arbres ! Le petit Denis a encore une bronchiolite. Il y aura un passage vert de Notre-Dame au Louvre. Tu aimes marcher, ça devrait te plaire, non ?

Maigret ne répond pas. Il écoute l’Ingénieur inquiet, juste à côté :

– Est-ce qu’ils ont pensé à la grande crue de la Seine ?

Le Journaliste Spécialisé parle fort, dérange tout le monde en posant des questions au Grand Architecte :

– Les infrastructures de la nouvelle densité amélioreront-t-elles la qualité HQE, avec les règles RT 2012,  des sous-ensembles de l’ensemble ? Utilisez vous le BIM ? Les pôles multimodaux favoriseront-ils les transports transportants vers le nouveau nomadisme, la mobilité ultra et intra mobile ? Le verre en verre est-il le symbole de la vie globale liquide ? Combien d’arbres, de plantes au mètre carré ? À combien s’élève le coût de cette opération opérationnelle ? Et le numérique, il sera post-digital, très augmenté ? Les restos seront-t-ils Vegan ou historiques ? Quels seront les outils de gouvernance des compétences des responsabilités? Y aura-t-il une participation collaborative très participationnelle ?

Maigret ne comprend rien, il ne le cuisinera pas, celui-là. Il est plus impatient que jamais. Il a l’impression qu’il touche au but, que bientôt, il va tout savoir. Qu’il saura s’il y a crime ou pas. Il va mettre le paquet. Mener l’enquête de son mieux, à la fois sur le passé et sur le présent de l’Île de la Cité. Ses hommes, Lucas, Lapointe, Janvier et Torrence vont passer au peigne fin tout le quartier. Interroger tout le monde, les mille habitants s’il le faut, les touristes, les patrons de bistrots, les flics, les avocats, les médecins, les automobilistes, les piétons, les vélos, les skaters… On verra bien s’ils ne parlent pas, s’ils sont d’accord avec ce chantier. Non, il ne va pas prendre sa retraite.

Le commissaire, madame Maigret et Hortense rentrent à la maison en taxi. Il songe qu’il ne pourra plus, bientôt, rentrer à pied des Batignolles au boulevard Richard-Lenoir.

– Je savais que tu serais de mauvaise humeur, j’ai préparé un coq au vin. 

C’est son plat favori. Il meurt de faim. Il mange avec appétit.

Le lendemain matin, Maigret a perdu sa mauvaise humeur. 

Anne-Marie Fèvre

Conciergerie, Salle des gens d’armes, 2, boulevard du Palais, 75001. Exposition jusqu’au 17 avril.