Alfred Soyer, photographe

Septembre 1967, c’est décidé, je veux devenir photographe. Décision douloureuse pour la famille qui croit encore à un avenir radieux consécutif à des études supérieures de physique menées pourtant sans enthousiasme. Les interrompre pour vivre l’aventure, entrer à l’école située au carrefour de la rue de Vaugirard et de la rue Littré, surnommée Vaugirard, ne constituait une tentative rassurante pour la famille que par son statut d’école publique, tentative percutée par l’irruption d’une petite révolution, mai 68. Fidèle alliée, ma grand-mère Georgette, encourageant l’affirmation de ma vocation, me propose de rendre visite à son frère Paul, qu’elle voit peu, l’habitant de Neuilly ayant gardé son statut bourgeois pendant qu’elle vivote près du métro Laumière, rue Euryale Dehaynain, marchand de charbon célèbre au point qu’il donna son nom à la rue du (au) XIXe (siècle) arrondissement. Paul nous reçoit et me donne une petite valise en cuir noir, angles un peu élimés, usure du temps. C’est, me dit-il, la valise qui contient un appareil de ton arrière-grand-père Alfred Soyer, le dernier qu’il avait acheté en 1910, deux ans avant son décès. Paul me propose d’emporter aussi quelques lourds cartons contenant des plaques de verre, des négatifs mais aussi des tirages positifs sur verre, des albums et quelques tirages.

La valise ouverte me révèle son contenu précieux protégé d’un tissu de velours vert, une « chambre 9 x 12 cm Ernemann Klapp », six châssis doubles et un châssis à tiroir pouvant contenir 24 plaques ou films avec adaptateurs métalliques. L’appareil est en bon état, seul le rideau en toile caoutchoutée est tombé en miettes. Il me faudra plusieurs années pour trouver un réparateur – ce sera Bitsch, rue Pierre Nicol, qui confiera l’objet à son apprenti Claude Rigal – et quelques mois de délai à celui-ci pour me rendre l’appareil en état de marche pour la somme de 100 francs !


Parmi les quelques tirages retrouvés dans les caisses de plaques de verre, il en est un qui représente un atelier de fonderie, l’atelier de l’usine de mon arrière-grand-père. Alfred Soyer, à la fin du siècle, avait une petite usine qui fabriquait des pompes à bras. On les utilisait pour monter l’eau des puits, on en voit encore dans les campagnes… J’ai cru assez longtemps que l’atelier de fonderie était parisien, l’usine d’Alfred étant située au 80, rue des Pyrénées. C’est plus récemment, après avoir consulté les albums de famille, que j’ai compris : la fonderie était dans un village proche du Tréport, Blangy-sur-Bresle.

L’atelier de fonderie à Blangy-sur-Bresle, photographié en 1910 par Alfred Soyer

Ce petit tirage – on disait alors qu’on avait tiré des épreuves, reprenant ainsi la terminologie utilisée pour les estampes – au format de 9 x 14 cm ne semble pas provenir de la chambre Klapp. C’est probablement un tirage effectué par contact – en apposant la plaque de verre sur le papier pour l’exposer à la lumière. Les ouvriers prennent la pose à leur poste de travail, un seul a bougé un peu, nous indiquant ainsi qu’une pose longue a été nécessaire, et cette photographie devient pour nous un document étonnant.

Le temps a passé et c’est en 1979 que je me décide à prendre la photographie de la place de la Nation. À cette date, en utilisant un film d’une sensibilité de 400 ISO, on pouvait encore trouver des plan-films au format 9 x 12 cm. J’ai pu réaliser cette prise de vue en tenant la petite chambre Klapp à la main, comme un appareil de reportage, tel qu’il fut conçu. Bien que l’objectif Tessar (Zeiss) ouvre peu (f 6,3) l’obturateur à rideau permet de saisir les piétons sans flou de bougé. Pas question d’utiliser la mise au point sur le dépoli de visée, il faut se contenter du viseur posé sur le dessus de l’appareil.

Place de la Nation, hiver 1979 © Gilles Walusinski

Ce qui reste des nombreuses prises de vue d’Alfred permet de compléter l’histoire connue de la famille, les légendes trop peu nombreuses figurant dans les albums conduisant à des déductions et des recoupements. Approche tâtonnante d’historien amateur…

Longtemps, les plaques de verre sont restées dans un placard. C’est grâce à la numérisation que j’ai pu redonner vie aux nombreuses images de cet arrière grand-père. J’ai fait le choix de scanner les négatifs en couleur (RVB) en gardant les altérations que le temps a laissées sur les plaques. L’argent métallique donne au noir et blanc des couleurs inattendues, comme sur cet autoportrait d’Alfred Soyer (plaque de verre au format 9 x 12 cm).

Un premier choix parmi ce que d’aucuns nomment encore clichés – terme impropre appliqué à une photographie alors qu’il désigne la matrice en plomb réalisée par les photograveurs permettant l’impression en typographie d’une photographie préalablement tramée – permet un retour aux sources de la photographie. La pratique amateur à la fin du XIXe et au début du XXe était réservée à une bourgeoisie aisée. À cette époque sévit la mode nommée « pictorialisme » et il est intéressant de constater que la pratique d’Alfred Soyer n’en subit pas l’influence, ce qui nous apparaît maintenant comme un signe de modernisme. Ceux qui pratiquent aujourd’hui le selfie n’ont pas la prétention d’être reconnus artistes, ils utilisent spontanément ce que les objets technologiques du moment leur permettent.

Les deux photographies reproduites ici montrent le souci d’Alfred Soyer de mettre en scène sa famille, imprégné par sa culture classique de la composition picturale, sans prétention d’artiste. La photographie est un document permettant d’inscrire le souvenir dans l’album familial. Nous y voyons comme une petite cérémonie à laquelle, semble se prêter l’ensemble des participants. Le soin apporté à  la disposition des objets, la répartition des personnes en fonction des âges, l’employée de maison au dernier rang qui pose aussi, son collier… tout cela laisse entendre que les costumes ont été choisis pour l’occasion. Ces deux photographies ont été réalisées sur des plaques de verre d’un format 13 x 18 cm ; la pose devait être assez longue : en témoigne une autre vue, sur laquelle certains participants ont bougé.

C’est en consultant les albums qu’on retrouve les noms de certaines des personnes. Je reconnais ma grand-mère, très souriante, qui pose au dessus de Léon et de son épouse Joséphine. Ma grand-mère Georgette, d’après son âge apparent, permet de dater la photographie : très probablement autour de 1900. Les hommes sont intéressés par leur partie de cartes, et le choix des cartes semble ne pas avoir été abandonné au hasard. Dix de pique sur l’une et as de pique sur l’autre… Le vin que sert mon arrière grand-mère Céline Soyer, l’épouse du photographe doit provenir des vignes familiales à Marsannay la côte à proximité de Dijon. C’est apparemment la mère de Céline qui tient le chien qui avait su se tenir sur la première vue, nous permettant de penser l’ordre des actions.

Les légendes figurant dans les albums d’Alfred Soyer suggèrent que  Joséphine et Léon sont de la famille proche. On les retrouve sur plusieurs « mises en scène » photographiques. La plaque de verre, négatif original du portrait figurant dans l’album permet de constater le soin apporté par Alfred Soyer à la prise de vue. Comme le soin apporté à ses modèles et aux vêtements qu’ils portent pour l’occasion. La qualité du négatif permet aussi de mesurer la moins bonne qualité des tirages et de se poser la question du laboratoire qu’il avait dû s’installer. Mais l’histoire n’en a pas conservé de traces.

Ces deux plaques de verre représentant une jeune femme richement vêtue nous donnent une représentation précise du mode opératoire. Les portraits sont réalisés devant un drap blanc. Le décor restant visible autour du sujet permet de penser que les photographies étaient réalisées en extérieur, sans doute dans la cour de l’immeuble de la rue des Pyrénées, où habitait Alfred Soyer et où siégeait son entreprise. Au cours de la même séance de prise de vue, deux formats sont utilisés, 9 x 12 cm et 13 x 18 cm. Sans doute deux châssis de formats différents dans la même chambre photographique. Les traces de papier adhésif sur la petite plaque laissent imaginer qu’il s’agit des restes de manipulation au moment du tirage des épreuves. Comment ne pas s’interroger sur la vue d’ensemble qui devient pour nous une œuvre troublante de modernité ?

 

Cette photographie, dont le modèle principal semble être mon arrière-arrière-grand-mère accompagnée de son petit-fils Paul, mon grand oncle, est intéressante en ce qu’elle révèle du mode opératoire d’Alfred Soyer. Sans aller jusqu’à établir un parallèle avec le « studio lumière du jour » d’Irving Penn, qui utilisait un drap en guise de fond pour ses photographies ethnographiques, il est amusant de se dire que les assistants en charge du maintien de la toile grise – ou peut être bleue – ont bougé. La pose devait dépasser la seconde dans la cour de l’immeuble du 80-82, rue des Pyrénées, et la photographie en révèle des éléments d’architecture très parisiens. L’expression des modèles et le sérieux des assistants montrent l’importance qu’Alfred Soyer apportait à son loisir, et l’on peut aussi penser qu’il avait une certaine autorité pour imposer ces séances de pose. Il est probable qu’au tirage le recadrage serait pour notre regard moins instructif et moins émouvant !

Au fond d’un carton contenant les plaques de verre j’ai trouvé un catalogue Ernemann daté de 1911. L’achat de la chambre Klapp avait eu lieu en 1910, à ma connaissance. Le contenu de la valise nous permet d’estimer le prix d’achat total à 700 francs de l’époque, d’après ce catalogue.
La photographie illustrant la couverture est la reproduction d’un autochrome Lumière, le procédé de photographie en couleur inventé et breveté par les frères Lumière en 1904, dont l’originalité est d’utiliser la fécule de pomme de terre.

Sur une double page qui porte les prix de chambres Klapp figure une photographie intéressante à titre historique : une vue prise du dirigeable Parsifal V survolant la ville de Chemnitz le 2 octobre 1910. À l’époque de la RDA, la ville de Chemnitz avait été rebaptisée Karl Marx Stadt…

La firme Ernemann a par la suite été fusionnée dans le groupe Zeiss. Ses usines, situées à Iéna, ont été démantelées en 1946 ; 300 personnes ont été envoyées en URSS pour leur savoir-faire en optique.

Il n’est pas certain que la famille figurant sur cette photo soit la famille Poulain nommée dans le carnet, d’autant que la photo est datée 1903, avant l’achat de la chambre Klapp…

Dans l’un des cartons de négatifs, ce petit carnet de notes permet de mesurer le soin qu’Alfred Soyer apportait à ses prises de vue. Nous y apprenons qu’il avait fait un beau soleil le 14 juillet 1910. La note encadrée – « pour les poses, il aurait fallu se mettre au 1 ou 2“ [secondes] avec f8 ou f16″ – nous renseigne sur les poses longues que la sensibilité des plaques imposait à l’époque. Le souci de diaphragmer suffisamment (pour augmenter la profondeur de champ et la netteté) dévoile une connaissance intéressante pour un amateur.

Le jardin de sa maison de Vitry sert de cadre à de nombreuses photographies d’Alfred Soyer. L’image de l’arrosage du jardin, par la lumière et la scène décrite, nous fait penser à l’arroseur arrosé des frères Lumière.

La photographie du groupe devant une clôture ne manque pas d’humour et sa composition est remarquable, tout comme le sont les expressions des personnes astreintes à l’immobilité imposée par le temps de pose long…

Le groupe autour de la table a fait l’objet de plusieurs plaques. Sur la première, le flou de bouger s’est imposé. Il y manque le personnage central appuyé à son dossier. Alfred Soyer porte ses lunettes et baisse la tête. Il a certainement utilisé un retardateur pour déclencher l’appareil…

La photographie “définitive” témoigne d’une mise en scène soignée concourant à une composition rigoureuse. Le personnage debout à l’arrière-plan s’inscrit à l’emplacement requis pour l’équilibre de l’image.

Le village de Boigneville en Essonne figure sur de nombreuses photos des albums d’Alfred Soyer. Probablement lieu de promenades dans la forêt de Fontainebleau voisine. Sur le carnet, on peut également lire le nom d’un hameau voisin : Chantambre. Les premières photos ont été prises à la fin du XIXe alors que la photo de la scène de chasse a sans doute été prise avec la chambre Klapp en 1912.

Alfred Soyer est décédé en 1913 d’un cancer du foie qu’on ne savait soigner.

Céline Soyer, mon arrière-grand-mère – née Céline (Clotilde) Lesueur le 30 novembre 1858 à Belleville, dans le XXe arrondissement de Paris, et décédée le 10 janvier 1933.

Autoportrait d’Alfred Soyer, mon arrière-grand-père, né le 10 mai 1852 et décédé en 1913 – Enfant, il avait perdu son œil droit en bricolant, à cause d’un éclat de bois ; son frère Alphonse avait monté aux Lilas une usine d’emboutissage. Alfred avait, lui, monté son usine fabriquant des pompes à bras mais aussi des machines-outils, donnant à son entreprise des moyens financiers confortables. Son décès en 1913 lui permit de ne pas connaître le déclin que la guerre à venir allait entraîner pour l’entreprise.

Ma grand-mère Georgette Walusinski, née Soyer le 25 août 1888. Elle épousera Joseph Walusinski (1881-1960), employé de l’usine d’Alfred Soyer, fils de Clément Walusinski, immigré polonais (1850-1898), ébéniste.

Ézé, mon chat, a accepté depuis longtemps la présence de cet appareil acheté en 1910 et toujours en état de marche. Il ignore tout de la photographie, ne fait aucune différence entre un châssis double et un magasin à tiroir. Je me plais à croire qu’il sait comme moi que la photographie est une écriture qui échappe à la frénésie d’une quête d’avant-garde pour se contenter comme sa grande sœur, la littérature, de décrire la réalité d’un moment avec toute la subjectivité inspirée de son auteur.

Gilles Walusinski
Photographie