Comment ça, tout va bien ? (Antonio Altarriba & Keko : Moi, fou)

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

C’est un problème, le bruit. Le service de médecine littéraire devient, c’est un fait, de plus en plus bruyant. Le Dr R., convaincue de l’intérêt thérapeutique de la chose, a imposé des airs d’opéra dans toutes les parties communes. Sa dernière patiente, censément calmée par le traitement en cours, chantonne tout au long de la journée d’une voix de fausset des chansonnettes idiotes qui irritent même les plus calmes d’entre nous. Le Dr B., quant à elle, a lancé des protocoles en langue allemande, ce qui ne fait qu’ajouter, il faut bien le dire, à la cacophonie ambiante, et je ne parle pas de ses patients un peu encombrants, les Schtroumpfs : on en trouve toujours un à courir dans les couloirs ou à pleurnicher dans un coin.

Bref, le bruit.

Je repense à mon été loin de l’hôpital, le bruit des vagues, du vent et des mouettes, et j’ai comme un pincement au cœur, le matin, quand il me faut débuter la journée. Bref, ce lundi, c’est avec un peu d’appréhension que j’entre dans la salle d’attente, on ne sait jamais ce qu’on va y découvrir, alors bon.

Il y a un type, au fond, sagement assis sur une chaise. Qui feuillette un magazine. Silencieusement. Qui ne le transforme pas en charpie, qui ne s’agite pas dans tous les sens, qui ne se gratte pas furieusement, qui ne regarde pas dans tous les coins d’un air apeuré. Rien. Tiens, c’est étonnant. Je m’arrête un instant, ce qui d’ailleurs me permet d’éviter de justesse l’individu qui me coupe la route, Marcel : l’infirmier se déplace en pas chassés dans le couloir, c’est une manie qu’il a adoptée depuis quelques jours, il circule comme ça, pas chassés, cabrioles, entrechats, fouettés, pirouettes, le tout en blouse blanche dûment brodée par ses soins. Et tout le monde a l’air de trouver cela normal.

Je regarde Hildegarde, la nouvelle secrétaire qui s’occupe de l’accueil, elle me fait signe du menton, et dans la foulée appelle : « Monsieur S. ? Le Dr P. va vous recevoir. »

« Ah, très bien, je vous remercie ». Le type se lève, repose doucement le magazine sur la table, s’avance, et, sourire aux lèvres, me salue d’un jovial « Bonjour docteure, ravi de vous rencontrer. »

Euh, moi aussi.

Le gars est détendu, il me suit jusqu’à mon bureau où il s’assied, sourire toujours vissé au visage, et attend.

– Bonjour monsieur, alors si vous le voulez bien, vous allez m’expliquer ce qui ne va pas. 
– Ah mais rien !
– Comment cela, rien ?
– C’est-à-dire que je vais très bien.
– Très bien ?
– Oui, oui, la forme, quoi !
– Je ne comprends pas, mais pourquoi êtes-vous ici en consultation ?
– Ah mais c’est que je suis les recommandations, moi ! La campagne de pub, là, qui dit qu’il vaut mieux prévenir que guérir, et qu’il est fortement conseillé de faire des bilans de santé réguliers, des petites vérifs de temps en temps, alors me voici ! 

Je suis interloquée, c’est bien la première fois que, dans ce service, un de mes malades n’est pas malade. Nous fonctionnons ici comme un service d’urgence, les patients se bousculent au portillon, et, les visites de routine, nous n’y sommes pas habitués.

Je le regarde. Et d’un coup, je me rends compte de ce qui est en train de se passer. Ou de ce qui pourrait se passer. Je sens un frisson glacé me parcourir lentement le dos, je me dis merde.

– « Vous n’avez pas compris, bon sang, personne ne vous a expliqué ? »

Il me regarde, cet air étonné et vulnérable me fait mal au ventre.
Cette ingénuité qui le fait débarquer, comme ça.
Coup de bol, il est tombé sur moi.

« Vous prenez des risques énormes. »

Il ne comprend pas.

– OK, j’ai ce qu’il vous faut, ce qui vous permettra de comprendre qu’on ne débarque pas comme ça dans n’importe quel service médical quand on se porte comme un charme.
– Mais pourquoi ?
– Parce que, par exemple, on pourrait parfaitement, si l’envie nous en prenait, faire de vous un malade.

Il ouvre la bouche. Je continue :

« Vous allez me lire d’urgence la bande dessinée d’Antonio Altarriba et Keko, à paraître fin octobre chez Denoël Graphic, Moi, fou (traduite par Alexandra Carrasco). »

Antonio Altarriba et Keko, “Moi, fou” (traduit par Alexandra Carrasco), à paraître fin octobre chez Denoël GraphicC’est l’histoire d’Angel Molinos, docteur en psychologie et écrivain raté, qui travaille pour un centre de recherches affilié à un labo pharmacologique spécialisé dans les maladies mentales. Le centre de recherche travaille à identifier, ou plutôt à créer, de nouveaux profils « pathologisables », qui, bien sûr, pourraient être traités avec les médicaments produits par le labo : « Pour que Pfizin vende plus de médicaments, Otrament doit inventer des maladies ».

Le patient me regarde, il n’a pas l’air de saisir. Je poursuis : « l’industrie pharmaceutique ne vise pas à soigner mais à chroniciser les maladies… Nous rendre accros aux médicaments, c’est leur bizness… »

Voyez-vous, quand ce centre de recherches met à jour tel ou tel comportement, disons par exemple le fait d’aller consulter quand on se porte parfaitement bien, il se dit « ça contient un bon potentiel pathologique », car « l’industrie pharmaceutique invente des maladies, pathologise des comportements pour vendre plus ».

Et vous, vous venez, comme ça, la fleur au fusil, demander un peu ce qu’on peut vous trouver ?????

Le récit d’Altarriba est noir, inutile de le nier, et l’histoire finit mal, autant que vous le sachiez. Au passage, on y apprend que «En 1946, l’OMS recensait vingt-six maladies mentales… Aujourd’hui, plus de quatre cents… […] Qu’est-il arrivé à l’humanité pour devenir si folle en soixante ans?». En gros, voici la devise des labos : « le monde est déjà bien malade… mais nous pouvons aggraver les symptômes. »

Concrètement, « pour vendre la pilule, il faut d’abord vendre la maladie ».
Mon patient a changé de tête.
Il a compris.

Je lui colle tout de même dans les mains un exemplaire de la bande dessinée, « il est très important que vous la lisiez dans son intégralité, et puis après, eh bien, allez donc jouer au foot, boire des coups dans les bars, vous balader en ville, et, tant que tout va bien, fuyez les pharmacies, les cabinets médicaux et les labos de toutes sortes ».

– Compris ?
– Oui, docteure. Merci, docteure.

Le type a retrouvé le sourire et ses couleurs.

Je le regarde partir, il est pressé maintenant, il l’a échappé belle, il le sait, et saura je l’espère profiter de chacun des moments qui lui offrira la vie dans les jours à venir.

Dans sa hâte, il a oublié de refermer la porte. Des bribes d’un air d’opéra en allemand me parviennent, et puis il y a cette voix aigüe de la patiente du Dr R qui chantonne encore, et j’entends aussi des cavalcades, les Schtroumpfs, encore. La vie du service.

Je vais aller arroser mes plantes, avant le prochain patient.
Ça me détendra un peu.
Ça détend, le vert.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires