Angleterre-Russie : no beauty in the beautiful game

Les supporters anglais sont des optimistes, surtout quand c’est de la sélection nationale qu’il s’agit. Il faut bien, vu que l’Angleterre n’a remporté qu’un seul trophée, en 1966 à Wembley, en battant l’Allemagne de l’Ouest quatre buts à deux. Pourtant, nous croyons toujours que la prochaine compétition sera différente, que nous serons ceux qui mettrons de la beauté dans ce beau sport [1], et avec la jeune équipe concoctée par Roy Hodgson, son esprit combatif et sa naïveté volontaire, l’Euro 2016 s’annonçait une fois de plus sous les meilleurs auspices.

Mais comment penser au match alors qu’un homme au moins se battait pour sa vie dans un hôpital de Marseille, victime d’un malaise cardiaque après avoir été roué de coups par des voyous russes ? L’excitation et l’espoir de ce qu’accomplirait cette équipe d’Angleterre, et plus encore la manière – parce qu’il vaut mieux perdre avec style que gagner sans – s’en sont allés. Ce n’est que le deuxième jour de l’Euro 2016 et les autorités ont déjà perdu le contrôle. Elles doivent apprendre de leurs erreurs et réagir rapidement, avant que la situation n’empire.

Tout d’abord, la police anti-émeute française a réagi de manière excessive en gazant des supporteurs anglais ivres qui chantaient, créant ainsi une situation qui aurait probablement pu être évitée si les méthodes employées par la police anglaise avaient été utilisées. Au lieu de ça, ce fut l’escalade. Personne ne peut excuser les jets de bouteilles et les dégâts qui s’en sont suivis, mais cela fait partie de la culture de l’alcool, du “hooliganisme traditionnel”, dont l’image s’avère souvent bien plus terrible que la réalité. Ce n’est pas acceptable, mais l’extrême violence qui a suivi ne l’est pas non plus.

Après sa réaction excessive à l’ivresse anglaise, la police n’a pas su faire face aux bandes russes, sobres et organisées, venues à Marseille pour montrer au monde qui ils sont. Ces individus voulaient gagner à tout prix. Les autorités auraient dû les voir venir, ils avaient annoncé leurs intentions. Venus pour la violence et rien d’autre, ils ont pu s’en donner à cœur joie, attaquant qui ils voulaient, s’en prenant trop souvent à des cibles faciles et à ceux qui prétendaient simplement assister à un match de football. Qu’ils aient réussi à faire entrer des fusées dans le stade pendant le match est absolument incroyable, compte tenu de la menace terroriste actuelle.

Vêtus de noir, le nom de leurs clubs sur la poitrine comme des concurrents de l’Eurovision, ils n’ont pas agi différemment que les néo-nazis allemands qui ont attaqué les gendarmes français durant la Coupe du monde 1998, quand Daniel Nivel a failli trouver la mort. Les supporters anglais ont rapporté que des Russes portant des masques et des cagoules, plusieurs armés de couteaux et de bâtons, frappaient et agressaient tous ceux qu’ils croisaient sur leur chemin. La nuit précédant le match, un supporter anglais a été tabassé et jeté dans le port, supposément par un gang de Marseille. On lui a ensuite jeté des bouteilles comme si on voulait le noyer.

Ces agressions contre les Anglais durent depuis des décennies. En 1982, j’ai assisté à mon premier match de l’Angleterre à l’étranger, pendant la Coupe du Monde en Espagne. À Madrid, de petits groupes étaient pris pour cible par des gangs fascistes plus nombreux, qui portaient des chemises bleues plutôt que noires. Un jeune gars qui s’était retrouvé tout seul avait été encerclé et poignardé près du stade Bernabeu. Il a miraculeusement survécu même si, comme Nivel, sa vie a basculé à jamais. À la fin d’un match contre l’Espagne, comme nous quittions le stade, des milliers d’ultras espagnols ont formé une ligne devant nous, certains armés des couteaux. Quand ils ont déguerpi, c’est nous que la police a chargés. On dit que la même chose s’est produite hier à Marseille.

Depuis des années, les gens réagissent ainsi à la réputation des Anglais, chaque supporter est dorénavant la cible d’une forme militarisée de hooliganisme. Ces gens sont en retard de vingt-cinq ans, et la plupart d’entre eux ne comprennent rien à la culture des kops, qu’ils admirent en secret et qui n’a jamais été une culture de violence.

Les supporters anglais en déplacement ont changé depuis dix ans. Ils sont en général plus sages et plus âgés, ils aiment toujours boire et chanter mais cherchent rarement la bagarre, quoiqu’ils n’hésitent pas à se défendre, et que, pour les matchs importants, il en aille parfois autrement.

Les clubs anglais avaient été bannis des coupes européennes, à raison, après les évènements du Heysel, qui fut le point culminant de plusieurs saisons de déchaînements de violence. Il aurait dû en aller de même des clubs italiens, étant donné la violence qui les entoure depuis des années. Quant aux Russes, ils devraient être exclus immédiatement. Dans le cas contraire, leur match contre les Gallois ne peut que tourner mal, vu que de nombreux Anglais risquent d’être au rendez-vous après les événements de Marseille.

Lorsque des personnes sont dans un état critique à l’hôpital, gravement blessées, le football perd son importance. Alors que la foule frappait des mains en rythme, je pensais aux battements de cœur de cet homme, à sa famille et à l’équipe médicale française qui essayait de lui sauver la vie. J’en étais malade. Il n’y avait aucune beauté dans ce beau sport quand l’Angleterre a joué contre la Russie. Aucune beauté du tout.  

John King

traduit de l’anglais par Éric Plamondon

[1] En anglais, le “beau sport” (beautiful game) désigne le football.

John King est l’auteur du best-seller Football factory  (traduit par Alain Defossé, Atelier Alpha bleue, 1998) adapté au cinéma par Nick Love (2004) et qui forme une trilogie avec La Meute (traduit par Alain Defossé, Éditions de l’Olivier, 2003) et Aux couleurs de l’Angleterre (traduit par Alain Defossé, Éditions de l’Olivier, 2005 ; nouvelle publication sous le titre England away par les édition Au Diable Vauvert, 2016). Son dernier roman, The Liberal Politics of Adolf Hitler, vient de paraître en anglais.

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