Barreau au bureau

“Pendant 6 mois, elle a bu sans le savoir le sperme de son collègue.” Depuis un bout de temps, cette Américaine trouvait que son café avait un drôle de goût. Puis un jour elle a surpris le collègue en train d’éjaculer dans sa tasse. Devant le tribunal, ce dernier a affirmé qu’il cherchait ainsi à se faire remarquer de sa partenaire de travail. Succès total ! Aucune loi dans l’Etat du Minnesota ne sanctionnant ce genre d’acte, l’homme s’en est tiré sans autre dommage que de voir son nom traîner dans la presse.

Croyez-le ou non, la masturbation sur le lieu de travail est un sujet qui fait couler beaucoup d’encre dans les revues de droit, de médecine, de psychiatrie et de management. Il est vrai que la pratique n’est pas rare : une étude sur une population de 1000 hommes a révélé que 31% de ceux-ci s’était déjà pignolé au moins une fois au bureau (il n’y avait aucun acteur de pornos dans le lot). Les femmes elles aussi : le paisible magazine Marie-Claire a livré un stupéfiant sondage affirmant que “près d’une femme sur deux se masturbe au travail” (44% exactement, sur un échantillon d’Anglaises). C’est à se demander pourquoi l’autre moitié continue d’aller bosser. Au Brésil, en 2011, une dame a même obtenu de la justice le droit de se masturber aux heures de bureau, mais il s’agissait là d’un cas pathologique : la pauvre souffrait d’une sexualité compulsive qui l’affligeait de dix-huit orgasmes par jour .

Évidemment l’onanisme en col blanc est plus souvent pratiquée aux toilettes que sur le bureau de la voisine ou du voisin, sinon imaginez les ambiances de boulot. Mais il n’est pas impossible -nous ne disposons pas de chiffres précis sur le sujet, seulement de quelques témoignages- que les longues et mornes réunions de service soient le lieu de dégorgements discrets. Par ailleurs l’irruption sur les postes de travail (circa 1995) d’Internet et de son festival pornographique a sans doute réveillé des ardeurs jusque devant les écrans. Votre voisin/voisine n’a-t-il pas une mine plus réjouie que ne le voudrait son travail d’expert-comptable ou d’analyste financier? Sont-ce vraiment des chiffres qui le/la font haleter?

Tout cela en est arrivé à un point où les directions des ressources humaines commencent à s’inquiéter. Chute de la productivité, plaintes pour harcèlement sexuel, pollution des moquettes et finalement baisse de compétitivité (car chez les concurrents chinois les ouvriers et employés n’ont même pas le temps de se débraguetter tant ils doivent produire de smartphones) : il était décidément temps que les revues sérieuses s’intéressent au problème. Eh bien c’est le cas depuis qu’en 1997 le journal Sexual Addiction & Compulsivity a consacré quatorze pages à un article titré : “Sexual addiction in the workplace: An Employee Assistance Program perspective”. Les auteurs y donnent aux responsables des ressources humaines -ces dernières plus fertiles qu’on ne le pensait- une panoplie de conseils qui vont de la surveillance des effectifs pour éviter les débordements jusqu’à la mise en place d’un programme d’aide aux employés accros au sexe en ligne, ou aux toilettes.

En attendant que les lieux de travail soient effectivement pacifiés, il sera prudent de ne pas perdre des yeux son gobelet de café avant d’avoir bu son ultime goutte.

Édouard Launet

Sciences du fait divers

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