Animaux sans paroles

Gilles Pétel interroge l’actualité avec philosophie. Les semaines passent et les problèmes demeurent. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne » notait Montaigne dans les Essais

« La chair, pourquoi a-t-elle pris l’apparence des paroles ? D’où vient qu’on parle ? Que la viande s’exprime ? Ça n’est pas aux animaux d’en parler. »
Valère Novarina : Le Discours aux animaux (P.O.L., 1987)

 

Un article du Monde daté du 24/11 rapporte les conclusions du think tank Terra Nova à propos de la consommation de viandes et de poissons dans les prochaines décennies. Le constat est clair, argumenté et réaliste : vous devrez, « frères humains, qui après nous vivez », manger moins d’animaux.

L’argument est rationnel : Terra Nova invoque l’impact désastreux de notre consommation excessive de viandes sur notre santé comme sur notre environnement. À trop manger de chairs carnées, nous creusons notre trou. Pas de panique néanmoins puisqu’il ne s’agit en somme que de revenir à ce qu’était notre mode d’alimentation il y a environ un siècle.

Si je m’arrête aujourd’hui sur ce constat, c’est parce qu’il me semble être aux antipodes des croyances véhiculées par le mouvement végan très à la mode aujourd’hui alors qu’il a l’air pourtant de reprendre, en partie tout au moins, certaines des consignes de ces nouveaux végétaliens.

Mais il y a loin entre la conclusion utilitariste à laquelle parvient Terra Nova et le délire moralisant et quasi religieux des végans. Sur lequel je voudrais m’arrêter en posant une question simple : peut-on respecter les animaux ?

Dans son Manifeste animaliste (Alma éditeur, 2017), Corine Pelluchon, professeure à l’université Paris-Est-Marne-La-Vallée, défend avec une sincérité indiscutable ainsi qu’avec une ardeur généreuse la cause des animaux : « Nous sommes donc au seuil d’un nouvel âge : l’âge du vivant. Le respect pour les vivants que nous sommes et pour les animaux ne définit pas une morale se résumant en devoirs et en interdictions. Il relève d’une philosophie du sujet lié à une nouvelle conception de l’être humain. » (p. 40)

L’assurance de Corinne Pelluchon se fait malheureusement au prix de quelques confusions conceptuelles. Car, en effet, qu’est-ce que le respect ?

C’est d’abord un mot à la mode. Nous l’entendons partout et à propos de tout. Une personnalité politique dont j’ai oublié le nom déplorait ainsi que les jeunes des banlieues (encore eux) ne respectent plus les Abribus. Les végans condamnent de leur côté le manque de respect à l’égard des animaux. On parle aussi bien sûr du manque de respect à l’égard des femmes, des minorités ethniques ou encore à l’égard de la langue. Bref nous ne respectons plus grand chose.

Le respect est pourtant un concept précis dont Kant donne une définition dans la troisième formule de l’impératif catégorique : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » (Les Fondements de la métaphysique des mœurs, traduction V. Delbos).

Or « tout autre » ne peut être qu’un individu conscient de lui-même (au moins en puissance, sinon en acte) : un être doué d’une identité personnelle, capable de raisonner, de parler et possédant par voie de conséquence une dignité, c’est-à-dire chez Kant, « une grandeur absolue » : « … l’humanité en tant qu’elle est capable de moralité, c’est donc ce qui seul possède de la dignité ».

En ce sens les objets (les Abribus) et les animaux que Kant réduit après Descartes à de simples « choses dépourvues de dignité » ne peuvent être objet de respect.

On sait que Descartes en réduisant les animaux à des « machines » ouvrait en même temps la voie à la dissection du corps humain jusqu’alors interdite par la religion en même temps qu’il désacralisait la nature. Nature dont il voulait que nous soyons « comme les maîtres et possesseurs » (Discours de la méthode).

Les temps ont changé et les postulats de Descartes et de Kant notamment ont pris du plomb dans l’aile. Nous ne croyons plus que les animaux soient de simples choses et nous ne pensons plus être « les maîtres et possesseurs de la nature » que nous avons proprement dévastée. La France a d’ailleurs récemment changé le statut juridique de l’animal (le 30 octobre 2014 les députés reconnaissaient aux animaux la qualité « d’êtres vivants doués de sensibilité »).

Schopenhauer fut l’un des artisans de ce changement sans pour autant parler de respect à l’égard du vivant. Dans Les Fondements de la morale, il s’étonne ainsi qu’un être humain puisse rester insensible à la souffrance d’une bête. La pitié devait selon lui s’exercer à l’égard de toute forme de vie douée de sensibilité. L’argument de ce philosophe est donc très éloigné de celui employé par les végans et par Corine Pelluchon. Schopenhauer ne prétend pas que les animaux soient doués de « subjectivité ». Il n’en fait pas des « dignités ».

Dès lors que j’utilise un cheval comme bête de labour, un âne comme portefaix, un chat comme animal de compagnie sans lui avoir demandé son consentement, je me sers en effet d’eux comme d’un simple « moyen » : je ne les traite pas comme des « fins ».

La morale, si elle possède une signification, ne peut lier entre elles que des « personnes », c’est-à-dire des êtres humains ou des êtres doués de conscience de soi (pour le cas où nous découvrions un jour d’autres êtres non humains mais conscients aux confins de notre univers et qu’il nous faudrait alors respecter).

Au fond les arguments des végétaliens et des végans sacralisent le vivant après que les philosophes de l’ère classique ont sacralisé l’être humain. Or un tel mouvement, outre qu’il ne repose sur aucun fondement, conduit droit dans une impasse puisqu’il nous amènerait non seulement à renoncer totalement à la consommation de viande et de poisson mais plus encore à toute forme d’action à l’égard du vivant devenu intouchable à l’image de ces vaches sacrées que vénèrent les Hindous. Et que dire de celui qui par mégarde écrase une fourmi ? Dois-je renoncer à traire une vache laitière par respect pour sa dignité au risque de la laisser mourir dans d’infinies souffrances puisque cet animal ne peut survivre sans l’aide de l’homme ?

Les êtres humains sont à l’égard des animaux dans un rapport naturel car nous sommes nous aussi des animaux. Si un tigre m’agresse, je l’abats avant qu’il ne me dévore sans plus d’état d’âme. Dans la nature règne la loi du plus fort : elle ne connaît ni droit ni devoir. Le lion qui saillit une femelle ne s’embarrasse pas de savoir si elle en éprouve le désir et il ne commet pourtant aucun viol. La violence, au sens où nous l’entendons, présuppose des règles instituées.

Et pourtant le constat dressé par Terra Nova est juste parce qu’il est nécessaire : nous devons changer notre attitude à l’égard du vivant, des bêtes comme de la nature dans son ensemble.

Au lieu de parler de respect à tort et à travers, contribuant une nouvelle fois à la moralisation imbécile de l’opinion publique, il serait plus judicieux de forger de nouveaux concepts pour rendre compte de notre rapport au vivant. Le concept de soin par exemple pourrait décrire ce que nous devons aux autres êtres, nous qui sommes, au moins temporairement, les plus forts. De même que je prends soin d’un meuble qui a de la valeur (soit parce que je l’apprécie pour des raisons sentimentales, soit par qu’il est un spécimen d’une époque révolue et qu’il vaut comme témoin), de même devons-nous prendre soin de notre environnement parce qu’il est nécessaire à notre survie et parce que nous y sommes attachés, au double sens de ce mot. Soignons les animaux blessés, œuvrons à l’amélioration des conditions sanitaires dans les abattoirs, mais gardons-nous de toute forme d’angélisme à l’égard du monde animal, car, comme le notait Pascal, « qui veut faire l’ange fait la bête ».

Pour conclure, reconnaissons que notre rapport aux animaux est et restera sans doute toujours problématique, car nous parlons alors que leurs cris, leurs braiements, leurs brames, leurs hululements sont silencieux :

« Les animaux sont faits en viande d’aut’part. Seul l’homme malheureusement est là pour le dire. » (Le Discours aux animaux)

Gilles Pétel
La branloire pérenne

Le Douanier Rousseau, “Surpris!” ou “Tigre dans une tempête tropicale” (1891)

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